N°27 | L'honneur

Walter Bruyère-Ostells

Leipzig : les perceptions de l’honneur dans la grande armée

Depuis le Moyen Ă‚ge et la naissance de la chevalerie, le sentiment de l’honneur militaire s’est codifiĂ©. Ă€ l’époque napolĂ©onienne, la Grande ArmĂ©e est donc l’hĂ©ritière d’un ensemble de valeurs tacitement admises par les diffĂ©rentes nationalitĂ©s qui la composent comme un cadre commun guidant leur action au combat : sens du devoir, bravoure, magnanimitĂ©, respect de l’ennemi… Mais comme l’a montrĂ© Lucien Febvre dans une sĂ©rie de leçons au Collège de France en 1946, si la pĂ©riode qui s’ouvre avec la RĂ©volution française adopte les valeurs de l’Ancien RĂ©gime, elle accorde une place privilĂ©giĂ©e au patriotisme1. Ainsi, les termes « honneur et patrie Â» se juxtaposent-ils sur les drapeaux sous le Premier Empire ou forment la devise de la LĂ©gion d’honneur crĂ©Ă©e sous le Consulat. Or, alors que le patriotisme s’ancre dans les notions fondamentales des sociĂ©tĂ©s militaires europĂ©ennes, la Grande ArmĂ©e est multinationale : en 1813, elle comprend aussi bien des Polonais, des Italiens que des Hollandais ou des Allemands. On se heurte alors Ă  une potentielle distorsion entre service dans les troupes napolĂ©oniennes et patriotisme. Grabowski tĂ©moigne par exemple qu’au dĂ©but de la campagne de l’automne 1813, il « Ă©coutai [t] les conversations des officiers allemands, et les entendai [t] dĂ©clarer que leur honneur et leur conscience ne leur permettaient pas de continuer Ă  se battre contre leurs compatriotes et de soutenir plus longtemps la domination française sur l’Allemagne Â»2. En outre, au cours de l’étĂ© 1813, les pourparlers de Prague en vue de conclure une paix europĂ©enne ont rĂ©vĂ©lĂ© la mauvaise volontĂ© de NapolĂ©on. Leipzig (16-19 octobre 1813) est donc la bataille dĂ©cisive pour l’équilibre europĂ©en.

Comme il est difficilement concevable que l’empereur des Français accepte de rendre les armes, l’honneur des hommes de la Grande ArmĂ©e consiste-t-il Ă  servir jusqu’au sacrifice ultime pour le service napolĂ©onien ou Ă  prendre en compte d’autres critères de jugement ? Pour les corps Ă©trangers, la question du patriotisme devient un enjeu nouveau dans la reconfiguration du continent qu’appelle une dĂ©faite de NapolĂ©on. Pour les officiers français, un Ă©chec n’entraĂ®ne pas de facto l’indignitĂ©. Il nous faut donc examiner quels autres critères que la gloire peuvent ĂŞtre pris en compte dans leur conception de l’honneur. Car celle-ci s’inscrit dans le rapport intime (avec une grande latitude d’interprĂ©tation donc) de chacun Ă  la guerre, Ă  sa violence et aux liens qui le lient Ă  ses camarades au combat. Il s’agit ici d’éclairer les dimensions multiples de l’honneur militaire Ă  la fin du Premier Empire et de comprendre comment elles ont guidĂ© les acteurs de la bataille de Leipzig vers des choix potentiellement contradictoires avec leur honorabilitĂ© de combattants de la Grande ArmĂ©e. Pour ce faire, il convient de revenir brièvement sur les valeurs associĂ©es Ă  l’honneur militaire en 1813, puis d’analyser les attitudes des soldats Ă  Leipzig.

  • Des valeurs et des codes revivifiĂ©s par la RĂ©volution et l’Empire

L’honneur est une pierre angulaire de l’identitĂ© de la Grande ArmĂ©e. Un sentiment en permanence exaltĂ© si on en croit son occurrence dans les nombreux mĂ©moires publiĂ©s sur l’épopĂ©e militaire napolĂ©onienne : « C’est parce que l’honneur a tant de valeur qu’il est devenu la religion des armĂ©es et qu’il est exigĂ© pour le soldat comme la saintetĂ© pour le prĂŞtre Â», Ă©crit le capitaine de hussards Desbordeliers3. Et pour les officiers, sa codification passe par des Ă©crits de type rĂ©glementaire comme les manuels militaires.

HĂ©ritage des siècles prĂ©cĂ©dents, la bravoure est sublimĂ©e dans la geste napolĂ©onienne. Alors que la capacitĂ© manĹ“uvrière est au cĹ“ur de la suprĂ©matie de la Grande ArmĂ©e (au moins jusqu’en 1809), elle rĂ©pond Ă  la nĂ©cessitĂ© de maintenir la cohĂ©sion de l’infanterie sous le feu ennemi. OpĂ©rer un mouvement et ne pas rompre la ligne sont les exigences premières attendues des combattants. L’accomplissement du devoir signifie surpasser sa peur et afficher sa bravoure. Il assure Ă  chaque membre du rĂ©giment ou de l’armĂ©e que chacun de ses compagnons d’armes va exĂ©cuter ce que l’on attend de lui et contribuer ainsi Ă  la bonne marche de la tactique. Ă€ une pĂ©riode oĂą il s’expose autant que ses subalternes, le comportement de l’officier a valeur d’exemple. Ainsi, lors des combats du 16 octobre Ă  Leipzig, Ă  un moment oĂą plusieurs rĂ©giments refluent en dĂ©sordre devant la garde russe, la panique cesse par la simple attitude impavide du chef. Un mĂ©morialiste fournit comme seule explication : « Murat se trouvait lĂ 4. Â» Cette discipline collective est le socle sur lequel peut se construire la victoire. Il constitue l’élĂ©ment le plus Ă©lĂ©mentaire du courage.

Pour les jeunes « Marie-Louise Â»5, cette nĂ©cessaire bravoure consiste donc en une docilitĂ© sous le feu. Martin tĂ©moigne du lent travail d’apprentissage que cela nĂ©cessite : « De lĂ , ces tĂŞtes qui se baissent ou se penchent pour Ă©viter le coup. Pauvre expĂ©dient, direz-vous. Sans doute, mais il ne faut pas oublier que ces mouvements ne sont pas le fruit du raisonnement et l’on ne s’en corrige que peu Ă  peu6. Â» Pour ce faire, les troupes expĂ©rimentĂ©es ont valeur d’exemple et c’est pour cela qu’elles sont aurĂ©olĂ©es d’un honneur particulier. Ainsi, le 18 octobre, quand les coalisĂ©s concentrent leurs moyens sur Probstheyda, la garde impĂ©riale montre le « chemin de l’honneur Â» aux autres troupes qui dĂ©fendent le village7. Le colonel NoĂ«l dĂ©crit « un corps de grenadiers de la garde, notre dernière rĂ©serve et prĂŞt Ă  soutenir notre infanterie, Ă©tait surtout très exposĂ©. Ces soldats restaient impassibles sous les boulets. La garde impĂ©riale n’était pas aimĂ©e de l’armĂ©e Ă  cause de sa morgue. Mieux traitĂ©e, très mĂ©nagĂ©e et comblĂ©e de faveurs, elle Ă©tait très jalousĂ©e ; mais elle Ă©tait composĂ©e d’admirables soldats8. Â»

Demeurer impassible sous la mitraille ennemie n’empĂŞche cependant pas l’anxiĂ©tĂ© et souvent celle-ci motive des actes qui ont l’apparence de la bravoure mais sont en fait dictĂ©s par la volontĂ© d’agir plutĂ´t que de subir dans l’effroi. ElzĂ©ar Blaze signale que « le devoir, l’honneur, l’amour-propre, tout se rĂ©unit pour combattre la peur Â» et avoir souvent vu « les plus poltrons ĂŞtre les premiers Ă  crier “en avant !”»9. Cet accomplissement du devoir collectif peut aller jusqu’au sacrifice suprĂŞme de rĂ©giments entiers ou de divisions. C’est pour prĂ©parer les hommes Ă  cette Ă©ventualitĂ© et construire des reprĂ©sentations qui permettent le passage Ă  l’acte que l’honneur est ritualisĂ© par des cĂ©rĂ©monies et des distinctions formelles. Le 15 octobre, Ă  la veille de la bataille de Leipzig et après les combats d’avant-garde (notamment Ă  Markleeberg le 14), NapolĂ©on organise une remise des aigles Ă  des rĂ©giments sous les ordres d’Augereau. Largement composĂ©es de conscrits partis de France Ă  l’automne, ces troupes viennent de connaĂ®tre leur baptĂŞme du feu. Dans le discours de l’Empereur, sacrifice de sa personne et honneur sont symbolisĂ©s par la dĂ©fense du drapeau et prĂ©sentĂ©s comme des valeurs fondamentales : « Soldats, que ces aigles soient dĂ©sormais votre point de ralliement. Jurez de mourir plutĂ´t que de les abandonner, jurez de prĂ©fĂ©rer la mort au dĂ©shonneur de nos armes. […] Soldats, voilĂ  l’ennemi. Vous jurez de mourir plutĂ´t que de souffrir que la France Ă©prouve un affront10. Â»

En plus de la cohĂ©sion du groupe, la question de l’honneur induit Ă©galement la bravoure personnelle, l’initiative qui distingue l’excellent combattant. Griois est frappĂ© de l’engagement d’un jeune soldat en fin d’après-midi du 18 octobre, alors que la Grande ArmĂ©e tient bon face Ă  la supĂ©rioritĂ© numĂ©rique Ă©crasante de l’ennemi : « C’est alors que je vis un exemple du plus admirable courage et du dĂ©vouement le plus absolu et Ă  coup sĂ»r le plus dĂ©sintĂ©ressĂ©. Le feu Ă©tait devenu extrĂŞmement vif Ă  notre gauche et en avant de nous oĂą se trouvaient deux batteries d’artillerie Ă  cheval de la garde. Un jeune soldat […] me dit que le chef d’escadron Georges de Lemud qui commande ces batteries avait dĂ©jĂ  perdu beaucoup d’hommes et de chevaux qui lui Ă©taient indispensables. Je [lui ai rĂ©pondu que je] n’avais que ceux qui Ă©taient absolument nĂ©cessaires Ă  mes batteries et [que] d’ailleurs c’était au grand parc d’artillerie de la garde qu’on l’avait adressĂ©, qu’il le trouverait Ă  peu de distance, près des murs de Leipzig, qu’on lui donnerait lĂ  les renforts demandĂ©s. “J’irais bien, me dit-il, mais je crains de ne pouvoir aller jusque-lĂ  et que les forces ne me manquent ; un boulet m’a brisĂ© le pied lorsque je me rendais ici.” Il avait, en effet, la jambe fracassĂ©e et le sang ruisselait de sa blessure. Je ne puis rendre l’effet que ces paroles d’une si hĂ©roĂŻque simplicitĂ© firent sur moi. Ce n’était pas sa blessure qui semblait l’affecter, c’était la crainte de ne pouvoir s’acquitter de sa mission11. Â»

Ă€ nouveau, cette dimension personnelle de la gloire est l’objet d’une valorisation rituelle. L’exploit, la bravoure ou tout simplement la capacitĂ© individuelle Ă  tenir une position difficile sont des cas de figure qui donnent lieu Ă  une remise de la LĂ©gion d’honneur. L’appellation choisie pour cette nouvelle distinction indique d’ailleurs bien la notion qu’elle doit faire rayonner dans la sociĂ©tĂ© française, notamment militaire. Comme Ă  Leipzig, ces distributions de « hochets Â» peuvent avoir lieu sur le champ de bataille12. NapolĂ©on a construit sa lĂ©gende sur ces remises de croix au soir du combat, en tirant l’oreille du soldat interpellĂ© par son prĂ©nom et nommĂ© caporal ou sergent ; la valorisation de l’action personnelle se traduit Ă©galement par le passage au grade supĂ©rieur. Pour les officiers supĂ©rieurs, la dĂ©marche est la mĂŞme. Le 16 octobre, par exemple, Ă  l’issue de la « bataille de Wachau Â» au cours de laquelle il s’est illustrĂ© dans la dĂ©fense de Dölitz, le commandant en chef des troupes polonaises, Poniatowski, reçoit le bâton de marĂ©chal.

  • Trahison, couardise ou nouvelles dimensions
    dans l’honneur militaire ?

MĂŞme s’il rĂ©pond Ă  des normes bien fixĂ©es Ă  la fin de l’Empire, y compris par les cĂ©rĂ©monies crĂ©Ă©es par NapolĂ©on, l’honneur prĂŞte Ă  interprĂ©tation puisqu’il repose autant sur le sentiment intime que sur ce système de valeurs partagĂ©es par la sociĂ©tĂ© militaire. Or, depuis la retraite de Russie, la question des buts de la guerre et des sacrifices qu’elle impose devient un thème de rĂ©flexion des combattants. L’étĂ© 1813 a montrĂ© le refus de NapolĂ©on de signer une paix honorable avec les coalisĂ©s et d’accepter des concessions sur sa domination territoriale en Allemagne. Or, pour les officiers supĂ©rieurs, l’honneur de l’armĂ©e a Ă©tĂ© suffisamment prouvĂ© sur le champ de bataille pour qu’il ne puisse pas ĂŞtre remis en cause par un accord de paix. Le 17 aoĂ»t, après l’échec des pourparlers de Prague et avant la reprise de la campagne, Murat, Caulaincourt et Berthier tentent donc d’exprimer auprès de l’Empereur l’idĂ©e que le sacrifice de nouvelles vies de soldats n’est peut-ĂŞtre pas le seul « chemin de l’honneur Â». Leur dĂ©marche s’avère vaine ; NapolĂ©on suspecte de couardise ces chefs couverts de richesses et plus enclins Ă  en profiter qu’à continuer Ă  rechercher la gloire. Ils en appellent alors au chef d’état-major de la rĂ©serve de cavalerie de la garde, le gĂ©nĂ©ral Belliard, pour qu’il rende compte Ă  l’Empereur de l’état d’esprit des officiers et exprime son propre point de vue : « Votre MajestĂ© a sauvĂ© l’honneur des armes et s’est couverte de gloire par les choses extraordinaires qu’Elle a faites dans les plaines de LĂĽtzen et Bautzen : les rĂ©sultats pour l’armĂ©e sont la paix qu’elle dĂ©sire, mĂŞme plus belle qu’on ne pouvait l’espĂ©rer ; elle est surtout très honorable. Je dois dire aussi Ă  Votre MajestĂ© qu’en gĂ©nĂ©ral, dans toutes les classes, l’armĂ©e n’en peut plus13. Â» Comme Murat, Berthier et Caulaincourt, Belliard affirme que la paix peut ĂŞtre aussi digne que la gloire militaire et que l’armĂ©e aspire dĂ©sormais davantage Ă  la première qu’à la seconde. Pour eux, la dĂ©finition de l’honneur n’est pas incompatible avec une paix de compromis. D’ailleurs, jamais sous l’Ancien RĂ©gime la « guerre rĂ©glĂ©e Â» et les traitĂ©s qui ont mis fin aux conflits n’ont terni la rĂ©putation honorable des chefs de guerre.

Un tableau dressĂ© après les victoires du printemps (LĂĽtzen et Bautzen). Jusqu’à Leipzig, en effet, la campagne de l’automne 1813 ne permet Ă  NapolĂ©on ni d’obtenir un combat dĂ©finitif ni de battre sĂ©parĂ©ment les diffĂ©rentes armĂ©es de la coalition. Pris en chasse par les forces françaises, BlĂĽcher se dĂ©robe et oblige la Grande ArmĂ©e Ă  effectuer d’usantes marches et contremarches. Quand NapolĂ©on comprend que ses ennemis ont prĂ©vu d’opĂ©rer leur jonction Ă  Leipzig, il se prĂ©cipite en Saxe. La Grande ArmĂ©e parvient Ă  prendre la première position dans la plaine au sud de la ville pour affronter l’armĂ©e de BohĂŞme. Toutefois, l’armĂ©e du Nord, commandĂ©e par BlĂĽcher, n’est pas très Ă©loignĂ©e du champ de bataille. NapolĂ©on doit donc impĂ©rativement battre très vite Schwarzenberg pour se retourner contre BlĂĽcher.

Le 14 octobre, « les marĂ©chaux qui se trouvaient lĂ  persuadèrent le prince Berthier et le comte Daru, intendant gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e, de faire remarquer Ă  l’Empereur la situation dangereuse de l’armĂ©e en cas de bataille perdue ; les hĂ´pitaux Ă©taient mal organisĂ©s, les munitions Ă©taient insuffisantes, enfin, les forces ennemies Ă©taient deux fois plus considĂ©rables que les forces françaises. L’Empereur reçut fort mal ces observations et reprocha aux marĂ©chaux leur manque d’ardeur pour soutenir l’honneur de la France au moment d’une bataille si proche14. Â» Comme le 17 aoĂ»t, NapolĂ©on affirme sa conception de l’honneur, celle de la gloire et de la bravoure, y compris dans des circonstances difficiles. Il se refuse Ă  prendre en compte les risques exposĂ©s par les marĂ©chaux. Et le 16 octobre dĂ©bute la bataille de Leipzig. Les quatre-vingt-seize mille combattants de la Grande ArmĂ©e affrontent les cent quarante mille hommes de l’armĂ©e de BohĂŞme dans la bataille de Wachau, tandis que Ney, Marmont et leurs vingt-cinq mille soldats font barrage aux soixante-dix mille Russo-Prussiens de BlĂĽcher Ă  Möckern. MalgrĂ© son infĂ©rioritĂ©, la Grande ArmĂ©e tient bon mais ne peut balayer les forces ennemies. Après ce combat de très forte intensitĂ©, la journĂ©e du 17 est consacrĂ©e au repos. Les Français ont, une nouvelle fois, fait la preuve de leur valeur.

Mais en proposant des concessions transmises via un gĂ©nĂ©ral autrichien fait prisonnier, Merveldt, NapolĂ©on recherche cette fois-ci une paix avec les « honneurs de la guerre Â». Dans les normes partagĂ©es au sein des sociĂ©tĂ©s militaires europĂ©ennes, le vainqueur doit en effet tenir compte de la bravoure du vaincu. En l’occurrence, NapolĂ©on ne l’a pas Ă©tĂ© sur le champ de bataille. Pourtant, cette dĂ©marche de nĂ©gociation tend Ă  laisser penser qu’inconsciemment au moins il admet que la non-victoire de la veille est une forme de dĂ©faite. Ceci est d’autant plus vrai que plus les heures passent plus le rapport de force numĂ©rique lui est dĂ©favorable. Dans la journĂ©e du 17 octobre, les corps de Bennigsen et de Bernadotte viennent en effet gonfler les rangs de la coalition. Les alliĂ©s refusent d’ailleurs d’ouvrir de nouveaux pourparlers. Pour eux, il devient dĂ©sormais possible d’envisager une reddition de la Grande ArmĂ©e avec les « honneurs de la guerre Â». Ils ne vont pas lâcher la proie pour l’ombre.

La dĂ©faite française prend rĂ©ellement tournure lors des journĂ©es de combat du 18 et du 19 octobre. Dans son rĂ©cit de la bataille, l’Empereur impute le dĂ©sastre Ă  la « trahison Â» de troupes allemandes au cours de l’après-midi du 18 et Ă  la maladresse des hommes du gĂ©nie qui font sauter trop tĂ´t l’unique pont sur l’Elster par lequel la Grande ArmĂ©e opère sa retraite de Leipzig15. Pour lui, suivi par la plupart des mĂ©morialistes français, le passage Ă  l’ennemi de rĂ©giments saxons et wurtembergeois est un manquement Ă  l’honneur. Pour Jean Martin, seule l’indignitĂ© des officiers doit ĂŞtre pointĂ©e du doigt : « Que les Saxons fussent Allemands avant tout et qu’ils dĂ©sirassent la chute de NapolĂ©on, qu’ils eussent en consĂ©quence refusĂ© de marcher et de combattre (ce que leur nombre aussi bien que la situation gĂ©nĂ©rale leur eussent permis de faire), cela se serait compris et ils en avaient parfaitement le droit ; ou mĂŞme, qu’ils eussent attendu d’être sur le champ de bataille pour nous abandonner, on pourrait le pardonner, quoique cela se comprenne moins ; mais ce qui ne se comprend plus, c’est de mitrailler immĂ©diatement les compagnons d’armes qu’ils viennent de quitter. VoilĂ  ce qu’il est impossible de justifier, et je suis convaincu que ce ne fut pas ici la faute des soldats ; jamais, non jamais, des soldats laissĂ©s Ă  eux-mĂŞmes ne se seraient conduits de cette manière, ils furent entraĂ®nĂ©s par l’autoritĂ© de leur chef16. Â»

L’un des officiers supĂ©rieurs mis en cause, le gĂ©nĂ©ral Normann, commandant de la cavalerie wurtembergeoise, dĂ©fend pourtant l’honorabilitĂ© de sa dĂ©cision auprès de son souverain : « Le 6e corps a Ă©tĂ© complètement dispersĂ© le 16 et nous avons seulement sauvĂ© nos vies en nous enfuyant. Aujourd’hui, il a Ă©tĂ© assailli par des forces supĂ©rieures et j’ai Ă©tĂ© taillĂ© en pièces avec la brigade. Les forces alliĂ©es victorieuses se sont avancĂ©es de tous les cĂ´tĂ©s et j’ai pu sauver la brigade seulement en passant dans leur camp. J’ai Ă©tĂ© immĂ©diatement prĂ©sentĂ© aux deux monarques alliĂ©s et ai reçu la permission de rester, armĂ©s, derrière les lignes alliĂ©es jusqu’à ce que les conditions nous permettent de retourner dans la patrie, ou jusqu’à ce que Votre MajestĂ© dĂ©cide du sort de la brigade. […] J’ai dĂ» prendre une dĂ©cision rapidement et seul, et ai saisi cette occasion de sauver six cents hommes courageux pour la Patrie17. Â» Normann insiste sur deux aspects : il rappelle d’abord que sa patrie est le Wurtemberg et qu’il doit finalement rĂ©pondre des intĂ©rĂŞts supĂ©rieurs de ce royaume avant de ceux de la Grande ArmĂ©e et de la France ; il dĂ©veloppe ensuite l’idĂ©e selon laquelle l’officier a comme responsabilitĂ© de ne pas sacrifier inutilement la vie de ses hommes. On assiste ainsi Ă  l’émergence de nouvelles conceptions de l’honneur dans des combats dont l’intensitĂ© semble plus forte.

Ce tiraillement ne s’observe pas chez les seuls « traĂ®tres Â» allemands. Il touche Ă©galement les Polonais de la Grande ArmĂ©e. Quand Poniatowski, nommĂ© marĂ©chal trois jours plus tĂ´t, vient prendre ses ordres auprès de NapolĂ©on le 19 au matin, il est affectĂ© d’« une expression de tristesse et d’amertume Â»18. Quelques heures plus tard, il fait partie des hommes qui ne parviennent pas Ă  traverser l’Elster et la Pleisse après l’explosion du pont et finissent noyĂ©s. Tandis que NapolĂ©on regroupe les dĂ©bris de ses troupes Ă  Lindenau pour effectuer sa retraite Ă  travers l’Allemagne, un dĂ©bat s’ouvre parmi les chefs polonais, « les uns exposaient que […] les troupes polonaises devaient cesser de marcher en avant. Ils ajoutaient que l’armĂ©e polonaise avait suffisamment affirmĂ© son dĂ©vouement et sa fidĂ©litĂ© Ă  l’Empereur en l’accompagnant jusqu’alors et en combattant pour lui, qu’on ne voyait pas la nĂ©cessitĂ© de suivre l’Empereur jusqu’au Rhin et de verser ce qui restait du sang des braves qui avaient Ă©chappĂ© Ă  la mort. Enfin, on dĂ©clarait que l’honneur de l’armĂ©e polonaise Ă©tait sauf et qu’il fallait Ă©pargner la vie de nos si braves compatriotes19. Â»

Pour conclure, on peut donc considĂ©rer que l’honneur sous le Premier Empire s’inscrit dans un ensemble de valeurs au sein duquel la bravoure, le sacrifice de sa personne ou de son rĂ©giment pour l’intĂ©rĂŞt de l’armĂ©e et le patriotisme sont des piliers. Alors que le moral des officiers et des soldats dans la Grande ArmĂ©e flĂ©chit aux lendemains des pourparlers de paix avortĂ©s Ă  Prague au cours de l’étĂ© 1813, NapolĂ©on continue d’invoquer l’honneur militaire pour motiver ses hommes. Ă€ Leipzig, il l’oppose aux membres de son entourage partisans d’un compromis avec les coalisĂ©s, il le met en scène. Il en fait ensuite l’élĂ©ment d’explication de la dĂ©faite, rejetant la faute sur les Allemands et les hommes chargĂ©s de miner le pont sur l’Elster. Pour autant, on voit des conceptions diffĂ©rentes s’exprimer dans les diverses strates de la Grande ArmĂ©e. Le puissant lien avec le patriotisme explique que des corps Ă©trangers de la Grande ArmĂ©e se dĂ©solidarisent de celle-ci. Cependant, ce divorce rĂ©sulte principalement du sentiment chez les officiers que le sacrifice de soi a des limites, qu’il n’a du sens que lorsqu’il est au service de la cohĂ©sion de l’armĂ©e. Pour bien des acteurs, ce sacrifice ne relève plus de l’honneur s’il ne peut amener Ă  la victoire, mais rĂ©pond simplement Ă  l’aveuglement d’un chef qui refuse de voir l’Europe lui Ă©chapper.

La RĂ©volution et l’Empire semblent avoir effacĂ© la « guerre rĂ©glĂ©e Â» du xviiie siècle. Dès lors, la prĂ©servation de ses hommes devient un souci de plus en plus prĂ©gnant chez l’officier. Après les Allemands ou les Polonais Ă  Leipzig, Murat, roi de Naples, adopte le mĂŞme point de vue en 1814 : « Je sais qu’on cherche Ă  Ă©garer le patriotisme des Français qui sont dans mon armĂ©e par de faux sentiments d’honneur et de fidĂ©litĂ© Ă  assujettir le monde Ă  la folle ambition de l’empereur NapolĂ©on20. Â» En avril 1814, les marĂ©chaux poussent NapolĂ©on Ă  abdiquer : obtenir la paix europĂ©enne devient un devoir prioritaire. PrĂ©gnant dès la bataille de Leipzig, ce souci de prĂ©server le sang des soldats s’impose dĂ©sormais comme un fondement de l’honneur des officiers. On peut percevoir l’enracinement de cette idĂ©e au cours du premier xixe siècle. On reprochera ainsi Ă  Lord Cardigan d’avoir futilement mener ses cavaliers Ă  la mort lors de sa « charge hĂ©roĂŻque Â» Ă  Balaklava, au cours de la guerre de CrimĂ©e, au nom d’une acception pĂ©rimĂ©e de son honneur.

1 Lucien Febvre, Honneur et patrie. Une enquête sur le sentiment d’honneur et l’attachement à la patrie, Paris, Perrin, 1996.

2 Joseph Grabowski, MĂ©moires militaires de Joseph Grabowski officier Ă  l’état-major impĂ©rial de NapolĂ©on Ier 1812-1813-1814, Paris, Teissèdre, 1997, p. 63.

3 A. Desbordeliers, Morale militaire, Paris, Bouchard-Huzard, 1844, p. 94, citĂ© par Laurence Montroussier, Éthique et commandement, Paris, Economica, 2005.

4 William Wolf Tone, RĂ©cits de mes souvenirs et campagnes dans l’armĂ©e française, Paris, La Vouivre, 1997, p. 33.

5 Surnom donnĂ© aux conscrits des classes 1814 et 1815 appelĂ©s dès la campagne de 1813. L’appellation s’explique par la signature du senatus-consulte du 9 octobre 1813 par l’impĂ©ratrice nommĂ©e rĂ©gente.

6 Jean Martin, La Bataille et la Retraite de Leipzig. Extrait des souvenirs d’un ex-officier, Paris, Pichon-Lamy et Dewez, p. 21.

7 Expression volontiers utilisée par Napoléon dans ses proclamations pour exalter la bravoure de ses soldats.

8 Jean Nicolas NoĂ«l, Souvenir militaire d’un officier du Premier Empire (1795-1832), Paris, Le Livre chez vous, 1999, p. 78.

9 ElzĂ©ar Blaze, La Vie militaire sous le Premier Empire, Paris, Garnier, 1837, pp. 81-82.

10 CitĂ© par Alain Pigeard, Leipzig. La bataille des nations, Paris, NapolĂ©on Ier Ă©ditions, 2009, p. 20.

11 Lubin Griois, MĂ©moires, Paris, Plon, tome II, p. 249.

12 Bonaparte aurait affirmĂ© en 1802 devant CambacĂ©rès et RĹ“derer qui s’inquiĂ©taient de la crĂ©ation de la LĂ©gion d’honneur : « C’est avec des hochets que l’on mène les hommes. Â»

13 Auguste Daniel Belliard, MĂ©moires du comte Belliard, Paris, Berquet et PĂ©tion Ă©diteurs, 1842, vol. I, pp. 127-130.

14 Joseph Grabowski, MĂ©moires militaires, op. cit., p. 69.

15 Nouvelles officielles de la Grande ArmĂ©e, publiĂ©es dans le Moniteur universel, 30 octobre 1813.

16 Jean Martin, La Bataille et la retraite de Leipzig, op. cit., pp. 62-63.

17 Hauptstaatarchiv Stuttgart, J 191WĂĽrttemberg, Friedrich I König von, lettre du gĂ©nĂ©ral Normann le 18 octobre 1813.

18 Joseph Grabowski, MĂ©moires, op. cit., p. 74.

19 Ibid., p. 79.

20 Proclamation de Murat Ă  ses troupes le 30 janvier 1814 Ă  Bologne, A.N., 31 AP 20.

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