N°55 | Vaincre

Yann Andruétan

L’iliade ou la victoire amère

Pour paraphraser Mark Twain, il est des textes qui sont tellement connus que nous avons l’impression de pouvoir nous passer de les lire. L’Iliade, matrice essentielle de la culture occidentale, tant de fois commentée, appartient à cette catégorie. Or il est toujours utile de revenir vers les classiques, en particulier lorsque l’époque devient déraisonnable. Non pas qu’ils constituent des prophéties, mais parce qu’ils offrent une matière à faire surgir de nouvelles réflexions.

L’Antiquité a chanté les actes héroïques et la noblesse des combattants de l’Iliade. Achille a été célébré comme le plus grand de tous, le guerrier par excellence, l’incarnation de ce que les Romains appelaient la vir, à la fois la force et le courage individuels, opposée à la disciplina1, le fait d’obéir et de tenir sa place. Il y a pourtant au centre de l’Iliade un acte cruel qui rompt avec les usages du temps et qui, à cette époque épique, vient mettre en danger l’ordre tout entier : après qu’Hector a tué Patrocle au combat, Achille, fou de rage et de douleur, le provoque en duel pour venger la mort de son ami et le tue. Hector, présenté comme un être sympathique, bon père, amoureux de sa femme, raisonnable, mais pourtant aussi terrible qu’Achille dans les combats.

En quoi cet affrontement est-il d’une importance capitale ? Nous pourrions en effet argumenter qu’il ne règle rien : les deux guerriers reproduisent le cycle de violence qui est classique dans les épopées grecques. Nous pourrions même ajouter qu’Achille, ému par les suppliques de Priam, se rachète en rendant le corps d’Hector à son père. C’est oublier qu’Achille ne se contente pas de tuer Hector : aveuglé par l’hubris, il attache le cadavre à son char et le traîne dans la poussière tout autour des murailles de Troie sous les yeux horrifiés de la population. Par la profanation de ce corps, acte impardonnable, Achille oblige chacune des parties soit à se rendre soit à être vaincue. Il n’y a plus de compromis possible. Et cette victoire implique l’anéantissement de l’adversaire. C’est ce qui se produira : Troie sera rasée et ses habitants massacrés ou réduits en esclavage.

Mais la victoire sera de courte durée. Achille meurt de façon ridicule, Agamemnon est assassiné, Ménélas met huit ans pour rentrer à Sparte et Ulysse dix à regagner Ithaque. Nombre de héros et d’hommes du peuple sont tombés pour une affaire de prestige. Plus encore, la civilisation mycénienne n’y survit pas : Thucydide rapporte que quatre-vingts ans après la chute de Troie, les Achéens furent chassés de leurs palais par des envahisseurs, rayés de la carte comme les Troyens.

L’Iliade ne connaît pas de division manichéenne entre les différentes parties en présence. Les Troyens sont aussi estimables, parfois même bien plus nobles que leurs adversaires grecs. À tel point que, si on suit Virgile, Rome se réclame d’un Troyen, Énée, fondateur mythique de la Ville. De même les rois de France mettaient en avant une ascendance troyenne. Et Tolkien place la ville de Minas Thirit sur la même latitude que Troie. Chez Homère, la valeur, la noblesse sont individuelles et non collectives, attachées au camp troyen ou au camp grec. Le poète déplore ainsi autant la mort de Patrocle que celle d’Hector. Il n’y a aucune raison de haïr l’une ou l’autre des parties – Priam et Achille ne finissent-ils pas par s’estimer ? Pas de traîtres dans l’Iliade, contrairement aux chansons de geste – on pense à Ganelon par exemple – ou aux romans d’amour courtois. Tolkien, qui a voulu donner à la Grande-Bretagne une épopée comparable à l’Iliade, passe à côté de cette dimension : la guerre de Troie est à la fois vaine et essentielle, mais elle n’est pas l’affrontement du Bien contre le Mal. Elle aurait pu ne pas avoir lieu, comme le souligne Jean Giraudoux, mais elle ne peut qu’avoir lieu du moment où Pâris se révèle être le fils de Priam. Elle est une débauche de violence voulue par les dieux pour des prétextes futiles.

Si les Achéens et les Troyens sont aussi dignes, si la victoire est vaine quel que soit le vainqueur, c’est, selon Simone Weil, parce que le personnage central de cette épopée est la force2. La force qui s’empare des hommes pour soumettre autrui, cet autre qui perd alors d’un coup sa qualité d’être humain ; la force qui fait de l’homme un cadavre ; la force qui s’incarne dans la lance d’Achille qui s’abat sur Hector malgré les supplications de celui-ci –  « Ah ! par ta vie et tes genoux et tes parents, j’implore ta pitié. Non, ne me laisse pas dévorer par les chiens près des nefs achéennes3. » Face à un Achille enragé, Hector est déjà une chose pitoyable soumise à la force de son vainqueur, une proie réduite à de la chair à dévorer –  « Chien, cesse d’invoquer mes genoux, mes parents. Tu m’as fait tant de mal ! Aussi vrai que mon cœur, dans sa rage, me pousse à manger par lambeaux, moi-même, ta chair crue, personne de ton front n’écartera les chiens. »

La violence est une forme de force, celle qui permet de dominer l’autre. Bien plus courante et bien plus terrible. Ainsi les habitants de Troie, surtout les femmes et les enfants, sont-ils réduits en esclavage, sans distinction de classe. Dans Les Troyennes, Euripide fait dire à Andromaque : « Je serai esclave dans la maison des meurtriers de mon époux. » Et Baudelaire, dans la dixième strophe du poème Le Cygne : « Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,/Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus/Auprès d’un tombeau vide en extase courbée/Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus ! » Troie vaincue, Andromaque n’est plus une femme, une mère, une noble ou l’épouse d’un héros ; elle n’est que du bétail, destinée à faire des enfants aux époux successifs qu’on lui donnera. Elle est littéralement subjuguée, placée sous le joug de ces hommes meurtriers de sa famille. Car, selon Simone Weil, la force n’est pas seulement l’instrument de la domination. Le dominateur est empli par la force, mais le dominé ne peut échapper lui aussi à son empire. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus tragique. La philosophe fait remarquer que l’esclave ne peut exprimer qu’une seule émotion : la tristesse à la mort de son maître. Non par coercition, mais parce qu’il n’a que ce pouvoir. La force rend la victime impotente. Elle la prive de sa volonté.

C’est une question lancinante et particulièrement dévastatrice pour des survivants, par exemple ceux des attentats en novembre 2015. Comment aussi peu d’hommes ont-ils pu tenir en respect autant d’individus ? Il aurait suffi que tous se lèvent et la masse aurait submergé les assaillants… Car la force provoque chez la victime un sentiment de désarroi, ce que Hannah Arendt décrit par le terme anglais helplessness. C’est un ressenti difficile à décrire que le dictionnaire défini comme un trouble moral, un sentiment de confusion. Tout d’un coup, le sujet est confronté à la vanité, au vide. Ainsi, dans Œdipe roi d’Euripide, Tirésias s’exclame que les mortels ont affaire avec le néant.

Le trauma est un exemple de cette confrontation à une force vive qui jette la victime dans le désarroi : elle n’est plus vivante mais pas encore morte, comme suspendue dans l’instant. Ainsi un gendarme face au canon d’une arme à feu pointée juste devant ses yeux. Le sujet du trauma éprouve le plus souvent une grande difficulté à dire, à dialectiser cette expérience : d’un coup, dans un moment fulgurant, il est tout entier soumis à la force, il n’est plus rien, de façon presque métaphysique.

Simone Weil n’aborde pas une autre dimension de la force : la fascination qu’elle exerce. Lors du duel entre Achille et Hector, nous imaginons sans peine les Troyens massés sur les remparts et les Achéens devant leur camp observant le combat avec angoisse et excitation. Dans Violence4, Randall Collins montre que, contrairement à une idée reçue, la violence n’est pas épidémique, à l’inverse de l’angoisse par exemple. Les spectateurs d’une scène violente observent mais ne s’impliquent pas.

Le sport est un bon exemple de cette fascination, car c’est une mise en scène de la force. Au temps des olympiades antiques, les épreuves étaient inspirées des compétences qu’un hoplite devait maîtriser : lancer de javelot, course avec casque et bouclier… Si dans les jeux modernes cet aspect guerrier a été peu à peu gommé (bien que certaines épreuves s’inspirent directement d’activités guerrières), la fascination pour la force demeure. Les épreuves les plus populaires, comme l’athlétisme, ne sont-elles pas celles où seule celle-ci compte ?

La force fascine dans le sport, mais aussi en politique parce que la victoire y est définitive, nette, et si les adversaires ont respecté les règles, sans contestation possible. Il y a un vainqueur et un vaincu. Les systèmes totalitaires, et aujourd’hui le populisme, procèdent de la même idée : la force permet de se passer des interminables discussions, débats et synthèses insatisfaisantes qui alourdissent le fonctionnement de la démocratie. Et Marcel Gauchet de remarquer que le problème de la démocratie par son système de règlement des conflits excluant la violence est de provoquer un désintérêt progressif des populations, un désenchantement. Même fascination quand une partie de l’opinion réclame le rétablissement de la peine de mort à la suite d’un meurtre horrible.

La force apparaît comme une solution miracle. Elle donne l’impression que son usage est efficace. C’est ce qu’il se produit dans l’Iliade : chaque partie croit que le duel entre les deux héros résoudra la situation, mettra fin à la guerre, or ce n’est pas le cas, et la force appelant la force oblige à aller plus loin. Certes il faut recourir à la ruse d’Ulysse pour finalement prendre la cité, mais celle-ci finit par tomber et Astyanax, le fils d’Hector, est jeté du haut des remparts.

Un parallèle, peut-être audacieux, est à établir avec la bombe atomique et l’usage qu’en ont fait les Américains au Japon. Pour les États-Unis, il s’agissait de montrer leur force aux Japonais et d’éviter un débarquement qui aurait été meurtrier, mais surtout d’impressionner les Soviétiques. Ils ont fait un pari comparable à celui d’Achille. En commettant l’inexpiable, sans en avoir probablement totalement conscience à l’époque, ils pensaient promouvoir une nouvelle idée du monde : mettre fin à la guerre par la force quand la Société des nations (sdn) avait échoué à imposer la paix. Or ce n’est pas ce qu’il s’est produit et quatre ans plus tard seulement, les Soviétiques étaient eux aussi dotés de la Bombe. Le texte de Simone Weil semble être un avertissement de l’équilibre de la terreur. L’usage de la Bombe ne peut produire de vainqueur ou de vaincu, car chacun est finalement détruit. Comme les Troyens puis les Achéens. Imaginons d’ailleurs que l’un des protagonistes échappe à la destruction. Comment ce peuple pourrait-il assumer d’avoir éradiqué un autre peuple ? L’ampleur du crime serait insupportable.

Dans l’un de ses carnets, Simone Weil écrit une phrase terrible qui sonne comme un avertissement : « Ne pas croire que l’on a des droits5. » La force impose son pouvoir au vaincu. Il n’a plus de consentement possible. Et l’absence de consentement, c’est l’injustice. Le viol et l’oppression en sont l’expression – les femmes allemandes en firent la terrible expérience dans le Berlin de 1945. Le terrorisme est une autre façon d’exercer sa force, d’autant plus qu’elle se porte contre des civils désarmés. Elle se double alors de la terreur. Peu importe les cibles, elles sont déjà mortes ; il s’agit de frapper les esprits, de sidérer la conscience par une peur qui submerge et soumet.

Pour autant, peut-on se passer de la force ? Simone Weil n’est pas naïve. Dans L’Iliade ou le poème de la force, elle écrit que celle-ci peut être nécessaire. En 1940, lorsqu’elle rédige ce texte, il faut être un pacifiste aveugle pour ne pas s’en rendre compte. La solution serait de pouvoir la réguler et elle déplore que rares soient les hommes à en être capables.

L’Iliade est une victoire amère, car elle vient défaire les règles humaines en créant un précédent : dorénavant, au nom de la victoire totale, il sera possible d’ignorer l’humanité de son adversaire et lui dénier les règles élémentaires des sociétés humaines : qui sont l’hospitalité, le soin, la protection des faibles. Le sang versé, écrit le poète Yeats, rendit vaine la tolérance de Platon6.

Au soir de la bataille de Waterloo, Wellington écrit dans une dépêche que « rien, sinon une défaite, n’est aussi mélancolique qu’une victoire ». Les Atrides sont maudits, Troie rasée et Ulysse condamné à errer, victime de ses propres ruses, pour finalement céder lui aussi à la force lorsqu’avec l’aide de son fils il tue tous les prétendants de Pénélope. Pénélope qui ne le reconnaît pas ou ne veut pas le reconnaître. Ulysse devra la convaincre que, malgré tout, il est encore en partie lui-même. Mais cela est une autre histoire…


1Voir J. E. Lendon, Soldats et Fantômes. Combattre pendant l’Antiquité, Paris, Tallandier, 2009.

2S. Weil, « L’Iliade ou le poème de la force », publié dans Les Cahiers du Sud entre décembre 1940 et janvier 1941 sous le pseudonyme d’Émile Novis.

3Iliade, chant xxii.

4R. Collins, Violence, Princeton University Press, 2009.

5S. Weil, Force, consentement et justice [ouvrage articulé autour du texte de 1943 « Luttons-nous pour la justice ? »], Paris, Rivages poche, 2023.

6W. B. Yeats, Quarante-cinq Poèmes. La Résurrection.

Otan. Gagner ou vaincre selon ... | B. Bathurst
J. Barry | Entre force et consentement...