Quatre généraux alliés, siégeant côte à côte au sein du comité militaire de l’otan, se sont prêtés au jeu d’une définition du mot « vaincre ». Notons que loin des définitions académiques, l’analyse de ces officiers révèle le caractère profondément paradoxal de cette notion. Finalement, qu’est-ce que vaincre ?
- Vaincre plutôt que gagner. Une perspective britannique
On m’a demandé de réfléchir à ce que signifie gagner ou vaincre et, dans un contexte historique, quelles batailles sont emblématiques pour moi. Vivant à Bruxelles, à mi-chemin entre Waterloo et les champs de bataille de la Première Guerre mondiale dans les Flandres, le choix a été difficile. Cependant, en tant que diplomate militaire, j’ai pensé qu’il était préférable de choisir les batailles de la Grande Guerre et de me concentrer sur ses cent derniers jours, de mars à novembre 1918. Au cours de cette période, le maréchal Haig a déclaré qu’il avait enfin atteint le rythme opérationnel élevé qu’il avait recherché tout au long du conflit. À mon avis, il s’agissait plus de vaincre que de gagner, et le succès des Alliés en 1918 s’expliquait principalement par les progrès technologiques, en particulier dans le domaine aérien, ainsi que par la coopération entre l’artillerie, les chars et l’infanterie, rendue possible par les communications sans fil. Toutefois, je souhaiterais également souligner l’importance de la nomination du maréchal Foch en tant que commandant suprême et de la séparation effective des niveaux de commandement, qui contrastent fortement avec la responsabilité stratégique que le général Ludendorff a assumée et qui l’a finalement dépassé. Les deux alliances se différenciaient également par leur qualité et leur conviction, d’un côté, les troupes françaises, britanniques et celles des pays de ce qui est devenu le Commonwealth, avec un nombre apparemment illimité d’Américains qui constituaient une présence rassurante, et, de l’autre, les alliés de l’Allemagne qui ont rapidement capitulé les uns après les autres. Enfin, la capacité de chaque camp à subvenir à ses besoins s’est avérée cruciale : le blocus de nos marines a été efficace, et la capacité industrielle de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Amérique a surpassé celle des Allemands à tous les égards. La statue du maréchal Foch à Londres porte l’inscription « J’ai conscience d’avoir servi l’Angleterre comme j’ai servi mon propre pays », témoignage de l’amitié et du partenariat de longue date entre la France et le Royaume-Uni, fondés sur une mémoire partagée, des valeurs communes, le respect, l’intérêt mutuel et une vision commune de notre avenir bilatéral et en tant que membre de l’Alliance de l’otan.
Lieutenant-général Sir Ben Bathurst
- Vaincre pour gagner. Une perspective espagnole
En raison du lien étroit que je vois entre les deux concepts « gagner » et « vaincre », je me permets de jouer avec le titre de cette « inflexion » et d’en faire un nouveau titre très similaire : « Vaincre pour gagner. » Pour moi, gagner n’est pas seulement un résultat. Pour gagner, il faut commencer par adopter l’attitude suivante : être le meilleur possible. Telle est l’origine claire et réelle de ce concept plus que pertinent. Le concept de victoire est plutôt une philosophie, selon laquelle vous n’avez pas besoin que quelqu’un d’autre perde pour considérer que vous gagnez. Plus encore, selon moi, lorsque vous êtes bien préparé à perdre, alors on peut dire que vous adoptez pleinement une attitude gagnante. C’est pourquoi surmonter une situation compliquée implique assurément de gagner. La préparation personnelle que nous devons effectuer pour affronter de nouveaux problèmes de façon appropriée, et la force personnelle que nous générons après avoir surmonté l’adversité, font qu’une attitude gagnante incontestable apparaît en nous. La victoire personnelle obtenue grâce à ce sentiment exceptionnel augmente la confiance en soi et aide à continuer à forger les « armes » qui seront utilisées dans les « batailles » à venir. Un bon exemple de mon raisonnement dans le contexte militaire peut être trouvé dans de nombreuses batailles emblématiques de l’Histoire, dans lesquelles l’excellente attitude victorieuse des participants vaincus après la fin de la guerre leur a permis de surmonter et d’affronter de nouvelles confrontations avec les attitudes requises qui leur ont permis de gagner.
Général de corps d’armée aérienne Javier Fernández Sánchez
- Vaincre ou gagner. Une perspective italienne
La « victoire » est un mot passe-partout utilisé pour décrire de manière imprécise le concept de succès dans la guerre, en d’autres termes « gagner ». Malgré la référence claire à l’accomplissement de l’action, il serait réducteur de dire que le processus de victoire se résume à la concrétisation d’un résultat souhaité. Les théories de la victoire envisagent celle-ci d’un point de vue tactique, opératif ou stratégique. Alors que la victoire tactique peut généralement se mesurer à l’aune de critères quantifiables, la victoire en temps de guerre ne peut pas nécessairement être expliquée en termes quantitatifs. Autrement dit, le résultat stratégique, défini comme l’accomplissement ou la réalisation d’une condition politique, est ce qui importe le plus. Pour gagner une guerre, les paramètres calculables sont toujours importants, mais ce qui compte le plus, c’est la perception finale de la situation et non les faits. En outre, la fin d’un conflit correspond essentiellement à l’obtention d’un résultat souhaité – pas nécessairement un succès –, qui est préférable à la poursuite de la guerre. Il ne faut pas confondre cet « état de fait » avec la victoire. Sir Basil H. Liddell Hart a reconnu qu’il est également possible qu’un camp gagne largement sans que l’autre ne perde nécessairement beaucoup, voire pas du tout. Je voudrais conclure par ses mots : « La paix par l’impasse, fondée sur la reconnaissance par chaque partie de la force de l’adversaire, est au moins préférable à la paix par l’épuisement commun, et a souvent constitué une meilleure base pour une paix durable. » Cette pensée est plus actuelle que jamais. La réalisation de cette condition équivaut à briser la volonté. Il est donc nécessaire de remettre en question son propre paradigme cognitif de la « victoire » : parfois, ne pas obtenir la victoire est une victoire !
Vice-amiral Dario Giacomin
- La victoire et le panache. Une perspective française
Vaincre ou obtenir une victoire sont des notions paradoxales. Vaincre militairement peut conduire à une défaite politique, et la défaite des armes peut parfois servir de plus hauts objectifs stratégiques. L’Histoire regorge d’exemples. Et comme pour ajouter à ce tableau, les armées françaises ont la particularité de déployer un véritable culte des défaites glorieuses. Les glorieux vaincus sont célébrés dans nos armées et donnés en exemples de fidélité à la parole donnée. Il s’agit de la mémorable bataille de Camerone lors de la campagne du Mexique ordonnée par Napoléon III en 1863, où soixante-trois braves légionnaires affrontèrent une armée, et dont seulement quatre survivants se rendirent à la condition de conserver leurs armes – et cette défaite contribua à la réussite de la manœuvre générale. C’est aussi le sacrifice des troupes de marine françaises dans la maison de la dernière cartouche à Bazeilles contre les Allemands et les Bavarois en 1870. Mais il y a bien d’autres défaites glorieuses et célébrées ! Ces défaites sont devenues des fêtes d’armes, célébrées dans les régiments. En ces occasions, le culte de la mission est placé au-dessus de tout. Cela galvanise les soldats, mais aussi leurs chefs, et forme une culture particulière. Sans rien enlever à l’approche stratégique, ou politico-militaire, le panache semble être ainsi une notion inséparable de la victoire à la française. Qui mieux que l’empereur Napoléon Bonaparte pour illustrer ce concept de « panache », en particulier lors la bataille décisive d’Austerlitz le 2 décembre 1805, opposant la Grande Armée aux Prussiens et au tsar ? Cette victoire est devenue un symbole à tel point que l’on fixa un nouveau calendrier pour les officiers de l’armée de terre française. Finalement, tant la défaite glorieuse que la victoire éclatante permettent de dire ce qu’est « vaincre » : il y aura toujours quelque part une victoire s’il y a du panache !
Général de corps d’armée Jérôme Goisque 
Several Allied generals, sitting side by side in the nato's Military Committee, have agreed to take up the challenge of defining the word "overcoming". Far from academic definitions, the analysis of these officers reveals the profoundly paradoxical character of this notion. Ultimately, what does victory mean?
- Overcoming rather than winning. A British perspective
I was asked to reflect what winning or overcoming means and in a historical context, which battles are emblematic for me. Living in Brussels, midway between Waterloo and the First World War Battlefields in Flanders, it was a difficult choice. However, as a military-diplomat I thought it best to choose the latter and to focus on the last hundred days of World War I from March to November 1918. In this period, Field Marshal Haig stated that he had finally achieved the high operational tempo he had sought throughout the War. To my mind, it was more of a case of overcoming than winning and the principal factors explaining Allied success in 1918 included advances in technology, especially in the air, along with artillery, tanks and infantry cooperation, enabled by wireless communications. However, I was also point to the significance of the appointment of Marshal Foch as the Supreme Commander and the effective separation of the levels of command that contrasted sharply with the strategic responsibility that General Ludendorff assumed and overwhelmed him in the end. The quality and conviction of the respective alliances was equally distinctive with troops from France, Great Britain and from what is now the Commonwealth, along with the reassuring presence of seemingly unlimited numbers of Americans. This contrasted with the rapid capitulation of Germany’s allies in quick succession. Finally, the ability of each side to sustain itself proved critical with our Navies’ blockade proving effective and the industrial capacity of Britain, France and America outstripping the Germans in every respect. Marshal Foch’s statue in London has the inscription "I am conscious of having served England as I served my own country", testimony to the longstanding friendship and partnership between France and the United Kingdom, based on shared memory, common values, respect mutual interest and a shared vision for our bilateral future and as part of the nato Alliance.
Lieutenant General Sir Ben Bathurst kcvo, cbe
United Kingdom Military Representative to nato
- Overcoming to win. A Spanish perspective
Due to the so close connection I see between both concepts ‘winning’ and ‘overcoming’, I permit myself to play with the title of this “inflexion” and transform it into a very similar new one: “overcoming to win”.
To me winning is not merely a result. Winning starts with the attitude of: “To be the best we can be”. This is the clear and real origin of this more than relevant concept.
The concept of winning is more a philosophy, for which you do not need someone else losing to consider you are winning. Even more, in my consideration when you are well prepared for losing, you are considered to have a perfect and complete winning attitude.
And this is why to overcome a complicated situation definitely implies to win. The self-preparation we must have to properly face new problems, and the self-force we generate after overcoming from adversity, make an undoubted winning attitude to appear inside of us. The personal victory of achieving this outstanding feeling increases one´s self-confidence and it helps to continue building the “weapons” that will be used in the forthcoming “battles”.
A good example of my rational within the military context can be found in many emblematic Battles along the history, in which the excellent winning attitude of defeated participants after the end of the war made them to overcome being able to face new confrontations with the required attitudes that permitted them to win.
Lieutenant General Francisco Fernández Sánchez
Spain Military Representative to nato and eu
- Winning and victory. An Italian perspective
“‘Victory’ is an all-purpose word used to describe imprecisely the concept of success in war, in other words “winning”. Despite the clear reference to achievement, it would be reductive to simplify the process of winning to the accomplishment of a preferred outcome.
Theories of victory look at victory from a tactical, operational, or strategic point of view. While winning tactically is generally measurable through quantifiable criteria, victory in war not necessarily can be explained in a quantitative way. In other words, the strategic outcome defined as the achievement or the attainment of a political condition, is what matters the most. In winning war computable parameters still matter but what matters most is the ultimate perception of the situation, not the facts.
Moreover, conflict termination is basically the achievement of a desired outcome - not necessarily a success - that is preferable than continuing the war. This is “state of affairs” should not be confused with victory.
Sir Basil H. Liddell Hart recognized that is also possible that one side can win big without the other side necessarily losing big, or even at all. I want to conclude with his words: “Peace through stalemate, based on a coincident recognition by each side of the opponent’s strength, is at least preferable to peace through common exhaustion - and has often provided a better foundation for lasting peace.” This thought is more actual than ever. The realization of this condition is equivalent to breaking the will. It is therefore necessary to question one's own cognitive paradigm of "victory": sometimes not achieving victory is a victory!
Vice Admiral Dario Giacomin
Italy Military Representative to nato and eu
- Victory and panache. A French perspective
Overcoming or achieving victory are paradoxical notions. Military victory can lead to political defeat, and defeat in arms can sometimes serve higher strategic purposes. History is full of examples of this. And to add to this often somewhat confusing picture, French armed forces have a singular tradition of celebrating glorious defeats. The glorious defeated are celebrated in our armies, and are held as examples of loyalty and staying true to one’s word. One such example is the memorable battle of Camerone during the Mexican campaign ordered by Napoleon III in 1863, where 63 brave legionnaires fought an army, with only four survivors surrendering on condition of keeping their weapons (and this defeat contributing to the success of the overall manoeuvre). Another example is the sacrifice of the French Marine troops in the House of the Last Cartridge in Bazeilles against the Germans and the Bavarians in 1870. But there are many other examples of glorious and celebrated defeats!
These defeats are celebrated each year in the regiments. On these occasions, the cult of the mission is elevated above all else. This galvanizes not only the soldiers, but also their leaders, and forms a particular culture. Without in any way detracting from the strategic – or political-military – approach, panache seems to go hand in hand with victory à la française.
Who better than Emperor Napoleon Bonaparte to illustrate this concept of "panache? During the decisive battle of Austerlitz on 2 December 1805, which opposed the Great Army to the Prussians and the Tsar, France’s victory became so symbolic that a new calendar was set for the officers of the French army. Ultimately, “overcoming” is embodied by both glorious defeat and resounding victory: there will always be a victory somewhere if there is “panache”!
Lieutenant General Jérôme Goisque
France Military Representative to nato and eu 