« La seule ressource des vaincus, c’est le désespoir1. » Ainsi Énée conclut-il son récit à la reine Didon des dernières défenses des Troyens après l’entrée du cheval des Grecs dans les murs de leur cité. L’idée communément admise, corroborée par nombre d’exemples – on songe au fameux Vae Victis (« malheur aux vaincus ») du Gaulois Brennus après sa victoire sur Rome –, est que le sort du vaincu repose entre les mains d’un vainqueur implacable. Et que les combattants ne sont pas les seuls concernés : au terme de la Troisième Guerre punique (149-146 av. J.-C.), Carthage est détruite, brûlée, et tous les survivants vendus en esclavage.
Ce sont la troisième Convention de Genève de 1949 et le premier protocole additionnel de 1977 qui définissent ce qu’est un prisonnier de guerre : « Un combattant tombé au pouvoir de l’ennemi lors d’un conflit armé, et ceci inclut les milices, les volontaires, les médecins, les journalistes, les fournisseurs et les membres d’équipages civils qui ont été affiliés aux forces armées ou ont une permission spéciale pour les accompagner. Les civils qui prennent les armes spontanément lors d’une levée en masse peuvent être considérés aussi comme des prisonniers de guerre. » On se limitera dans cet article au sort des soldats afin de comprendre les motivations qui sont à l’œuvre, suivant les lieux et les époques, dans la gestion des vaincus.
- Dans la poursuite des combats
La gestion des soldats vaincus et faits prisonniers alors que la guerre se poursuit obéit à certaines évidences : ne pas freiner les combats en cours, ne pas mobiliser trop d’hommes pour leur garde, éviter une manœuvre de l’ennemi cherchant à les libérer et empêcher que, détenus à l’arrière de la troupe, ils ne s’échappent pour attaquer à revers. À ces spécificités universelles s’ajoutent des considérations culturelles, religieuses et éthiques. Dans L’Art de la guerre, attribué au stratège chinois Sun Tzu (ive siècle avant notre ère), il est préconisé de prendre soin des ennemis vaincus, de les traiter humainement, afin que la victoire soit pleine de promesses. A contrario, lors de la bataille de Pavie, en 1525, Fernando de Avalos, marquis de Pescara et l’un des principaux capitaines de Charles Quint, ordonne qu’il ne soit fait aucun prisonnier afin que les soldats se concentrent sur la victoire et non sur d’éventuelles rançons qui pourraient les enrichir. D’autant plus que ces massacres peuvent être utiles pour terroriser l’ennemi.
Face aux vaincus tués, quatre types de comportements peuvent être observés : le respect, l’acharnement, l’anéantissement et l’indifférence lors des morts de masse. Dans l’Antiquité, les corps sont incinérés, mais cette pratique cesse en Occident avec la diffusion du christianisme, sauf en cas de danger épidémique. Jusqu’au xixe siècle, le ramassage des dépouilles sur le champ de bataille n’est pas une priorité ; elles sont détroussées puis enterrées sur les lieux du combat, dans des fosses, parfois plusieurs jours après la bataille. Si l’armée victorieuse est censée prendre à sa charge les inhumations, ce sont le plus souvent les populations civiles et riveraines des combats qui s’en chargent, soit dans les cimetières communaux, soit dans des fosses recouvertes de chaux vive par mesure sanitaire.
À la veille de la Grande Guerre, les traités internationaux recommandent que les corps des ennemis soient identifiés et leur tombe entretenue. C’est sans compter avec les conditions et les déplacements des combats, si bien que les sépultures sont généralement des fosses communes, sauf, parfois, pour les officiers. Il arrive que les corps des soldats ennemis soient regroupés dans des cimetières, par nationalité du côté français, sans distinction du côté allemand. Et le corps de l’ennemi se fait objet de propagande : durant la Grande Guerre, les rumeurs rapportent que les Allemands brûleraient les cadavres dans les hauts-fourneaux du Nord. La durée des combats et l’idéologie à l’œuvre conduisent parfois à s’acharner sur les morts : en 1993, par exemple, les dépouilles de soldats américains ont été mutilées et traînées dans les rues de Mogadiscio par les miliciens somaliens.
Qu’en est-il des soldats vaincus blessés ? Avant la création en 1864 de la Croix-Rouge par Henry Dunant, témoin de leur abandon après la bataille de Solferino, ils étaient dépouillés et/ou achevés, éventuellement faits prisonniers si leurs blessures n’étaient pas trop graves et s’ils présentaient une valeur monétaire ou politique. Car même si Ambroise Paré a perfectionné la cautérisation et la ligature des artères, ces progrès médicaux ne sont pas appliqués aux ennemis vaincus. C’est avec le Comité international de secours aux militaires blessés, futur Comité international de la Croix-Rouge, que, pour la première fois, des soins sont prodigués indépendamment de la nationalité du blessé ou du résultat de la bataille. Au xxe siècle, les blessés transportables peuvent être faits prisonniers. C’est le cas, par exemple, du capitaine Charles de Gaulle, victime d’un coup de baïonnette en 1916 durant la bataille de Verdun, qui reprend connaissance dans un hôpital à Mayence avant d’être retenu en captivité au camp d’Osnabrück en Allemagne. Dans la Convention de Genève de 1929, il est précisé qu’un prisonnier de guerre doit recevoir des soins médicaux et qu’une blessure grave doit conduire à un rapatriement ou à un transfert dans un pays neutre.
Mais l’essentiel de la gestion des vaincus concerne les soldats valides. Leur capture présente plusieurs intérêts : elle affaiblit l’armée ennemie, permet de collecter des renseignements militaires, de dominer psychologiquement l’adversaire, d’obtenir éventuellement une rançon, elle procure une main-d’œuvre gratuite et permet des échanges de détenus. La guerre continuant, il est toutefois indispensable que la garde de ces détenus ne mobilise pas trop d’hommes et d’infrastructures. Aux officiers, il peut être demandé de jurer qu’ils ne vont pas s’enfuir en échange d’une captivité chez l’habitant.
La prise en charge des prisonniers s’avère souvent compliquée, surtout en cas de capture de masse. La capitulation de Sedan, en septembre 1870, transforme quatre-vingt mille soldats français en captifs ; les Allemands, non préparés à la gestion d’un si grand nombre, les regroupent dans la presqu’île d’Iges, sur l’un des bras de la Meuse, sans nourriture pendant une semaine. Lors de la Campagne de France, c’est l’arrière de l’armée allemande qui se voit contraint de prendre en charge les Français faits prisonniers, mais sans ordres précis : dans Jardins et Routes, le capitaine et écrivain Ernst Jünger explique qu’en juin 1940 il a dû gérer seul sept cents captifs.
Les Allemands avaient prévu de faire travailler les prisonniers français en remplacement de leurs concitoyens appelés sous les drapeaux, mais dépassés par le nombre ils ont besoin d’un temps d’adaptation.
Les captifs stationnent donc d’abord dans des frontstalags en France, en zone occupée, avant d’être envoyés en Allemagne plusieurs semaines voire plusieurs mois plus tard. Jusqu’à leur arrivée outre-Rhin, ils sont en grande partie nourris spontanément par la population française. En Allemagne, les officiers ne travaillent pas et sont retenus dans les oflags ; les autres prisonniers sont d’abord envoyés dans des stalags puis répartis dans des Kommandos très variés, allant d’un prisonnier seul travaillant dans une boulangerie à quelques hommes dans une ferme et jusqu’à plus de mille dans des usines2. Tous les secteurs de l’économie allemande profitent de cette main-d’œuvre. Ce traitement, conforme à la Convention de Genève, exclut les soldats indigènes de l’armée française qui, pour des raisons de racisme mais aussi d’inadaptation au climat allemand qui les rend malades et donc inaptes au travail, restent dans les frontstalags et sont employés par des Français.
Malgré la surveillance constante exercée à la fois sur les prisonniers mais aussi sur la population allemande, malgré les punitions, des liens se créent entre les vaincus et les civils du pays vainqueur pendant les quatre années de captivité, et nombre de familles allemandes de l’est du pays, fuyant l’avancée des troupes soviétiques à la fin de la guerre, se placent sous la protection de « leur » prisonnier. Une hiérarchie, reposant à la fois sur les théories raciales nazies et sur la règle tacite de la réciprocité, établit des conditions de vie très différentes entre les prisonniers de guerre russes, peu nourris ni soignés et qui meurent en masse, et les prisonniers américains ou britanniques, dont les gouvernements poursuivent la guerre contre le Reich et font eux aussi des prisonniers.
Longtemps, les prisonniers de guerre n’ont pas été protégés et ont été livrés au bon vouloir des soldats ennemis et de leurs chefs : égorgés de sang-froid comme trois mille Athéniens lors de la guerre du Péloponnèse, mutilés pour ne pas pouvoir reprendre le combat – durant la guerre de Cent Ans, les Français coupaient aux archers anglais les deux doigts qui leur servaient à tirer sur la corde de leur arc –, vendus comme esclaves… Et cela jusqu’à la fin du xviiie siècle. C’est la Révolution française qui, en 1792, place les prisonniers de guerre sous la protection de la Nation : les rançons sont interdites, et les échanges réalisés à égalité de nombre et de grade. Les conférences internationales de La Haye (1899 puis 1907) précisent les règles à respecter. Le droit humanitaire, qui se donne pour objectif de protéger les civils mais aussi les combattants désarmés, s’affine avec les trois conférences de Genève et les textes additionnels : les prisonniers ne peuvent être exhibés ou torturés ; ils ne doivent fournir que leurs nom, date de naissance, grade et numéro d’identité militaire. Les enfants-soldats des Jeunesses hitlériennes capturés à la fin de la guerre reçoivent des cours pour poursuivre une scolarité dans les camps français où ils sont détenus.
Mais les textes ne sont pas forcément respectés ou les vainqueurs profitent de leurs failles. En 1917, sur leurs navires hôpitaux, les Français utilisent des officiers allemands, dont un général et quinze officiers supérieurs, comme boucliers humains contre les attaques des U-Boote. Et la règle de réciprocité de traitement n’empêche pas les exactions des nazis à l’égard des prisonniers soviétiques, hommes comme femmes, ou les Japonais de l’unité 731 de pratiquer la torture. Les captifs du Vietminh, eux, seront soumis à un véritable lavage de cerveau afin de les gagner à l’idéologie communiste.
L’ampleur du phénomène de la captivité au xxe siècle (entre sept et neuf millions pour la Première Guerre mondiale, dix environ pour la Seconde, sans compter ceux des autres conflits) permet de comprendre que les avantages de faire des captifs surpassent largement les inconvénients de leur gestion. La fin des combats change la donne.
- Préparer une paix durable
Les armes s’étant tues, il est fondamental pour le vainqueur que sa suprématie ne soit pas remise en cause et que le vaincu accepte la défaite, au risque qu’une résistance, une guérilla, se mette en place et empêche une paix durable.
Différentes modalités marquent la fin d’un conflit. Le cessez-le-feu suspend les hostilités de façon temporaire, souvent pour des raisons humanitaires ; chaque camp reste sur ses positions. Depuis 1945, il peut être imposé par une décision du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (onu) et être accompagné par l’intervention des casques bleus, comme au Kosovo en 1999. Sa prolongation peut mettre un terme à la guerre ou conduire au maintien du statu quo ne réglant pas les causes du conflit, mais conduisant à un échange de prisonniers.
L’armistice, lui, est un accord conclu entre les chefs militaires belligérants qui suspend les hostilités pour que puissent se tenir des négociations et être signé un traité de paix qui impose des obligations contraignantes au pays vaincu. Le 11 novembre 1918 fait cesser les combats, mais les traités de paix ne sont signés qu’entre 1919 (traité de Versailles) et 1923 (traité de Lausanne). Néanmoins, des clauses de l’armistice du 11 novembre, par exemple, organisent le rapatriement immédiat et sans réciprocité des prisonniers français. Celui de Panmunjeom (1953) entre la Corée du Nord et la Chine d’un côté et l’onu de l’autre n’a, lui, été suivi d’aucun traité de paix, la Corée du Sud ayant refusé la ratification. La gestion des soldats vaincus est au cœur des négociations : l’onu souhaite que les prisonniers libérés aient le choix de rentrer ou non dans leur pays, ce que refusent la Corée du Nord et la Chine qui craignent une fuite massive de leurs citoyens, soixante-quinze mille prisonniers ayant demandé à rester dans le camp occidental. Deux opérations permettent la libération de captifs en 1953 : le « petit échange » en avril, avant l’armistice, concerne environ six mille prisonniers, le « grand échange » ensuite. Soixante-cinq mille prisonniers nord-coréens et chinois restent au Sud, et un peu moins de quatre cents prisonniers sud-coréens, britanniques et américains choisissent la Corée du Nord.
La reddition, enfin, résulte de l’ascendant militaire décisif de l’une des parties. Le vaincu reconnaît sa défaite et cesse le combat ; il capitule. En Occident, elle n’est pas infamante, à la différence de la fuite, tant que le vaincu s’est battu vaillamment, comme François 1er à Pavie. Tel n’est pas le cas dans d’autres régions du monde, au Japon par exemple, où reddition et captivité déshonorent le soldat et sa famille.
Le 22 juin 1940 n’a pas donné lieu à un traité de paix, mais a conduit à la reddition de troupes françaises dès après le discours radiodiffusé de Pétain le 17 juin, quand bien même l’armistice n’entre en vigueur que le 25. Ces troupes invaincues et encore armées constituent 50 % des soldats français faits prisonniers entre le 17 et le 25 juin. Certains officiers indiquent d’ailleurs à leurs hommes qu’ils sont « prisonniers d’honneur » puisque contraints de se rendre par l’armistice et non par une défaite lors de combats. Et des prisonniers vont même jusqu’à faire établir un certificat en mairie indiquant s’être présentés libres et en uniforme après le 26 juin : ils n’ont pas été faits prisonniers mais pris sur ordre. Le 25 juin, une majorité des ouvrages de la ligne Maginot n’est pas tombée aux mains de l’ennemi lorsqu’est reçu l’ordre de déposer les armes et de se rendre. Par endroits, les honneurs de la guerre sont rendus aux soldats français par des officiers allemands. Et le général de Gaulle déclare qu’un combat a été perdu mais pas la guerre, refuse de s’avouer vaincu et gagne l’Angleterre. La résistance commence.
Une fin de conflit n’est pas toujours gérée uniquement par les pays belligérants. Des autorités, des arbitres, peuvent se faire médiateurs afin de permettre des rapprochements, des discussions et finalement garantir le respect des accords, notamment ceux concernant le traitement des vaincus. En 1360, c’est le légat du pape Innocent VI qui supervise les négociations de libération de Jean II le Bon. François 1er, prisonnier de Charles Quint, reçoit la visite du pape Clément VII, qui suggère ensuite à l’empereur de libérer son captif sans condition pour s’en faire un obligé utile – Charles Quint préfère exploiter cette détention pour obtenir la Bourgogne et la Provence. Des organismes participent aussi à la gestion des vaincus comme l’onu ou le Comité international de la Croix-Rouge qui, le premier, dresse les listes des prisonniers de guerre afin de pouvoir donner des nouvelles aux familles.
Lorsque la guerre est terminée, les vainqueurs doivent gérer le sort du pays vaincu, de ses dirigeants et de ses populations, dont les prisonniers faits durant le conflit. En septembre 1945, l’acte de capitulation du Japon précise que « toutes les forces armées japonaises […] ainsi [que le] peuple japonais [doivent] cesser immédiatement les hostilités ». Il s’agit de montrer sa puissance en affaiblissant l’autre et en l’empêchant de reprendre le combat, même s’il a admis sa défaite. Les réparations, en argent et/ou en territoire, sont fondamentales : en 1919, l’Allemagne est amputée de 15 % de sa superficie et de 10 % de sa population, et doit payer aux vainqueurs cent trente-deux milliards de marks or. Peut s’ajouter une volonté de vengeance et d’humiliation : Vercingétorix est enchaîné pour participer au Triomphe de César ; en 1919, l’Allemagne est rendue responsable du conflit, et est contrainte d’accepter que son armement et les effectifs de son armée soient limités, que certains de ses territoires soient démilitarisés et que ses colonies lui soient retirées pour être désormais gérées par la Société des Nations (sdn) dont les Allemands sont exclus. De ces conditions de fin de guerre particulièrement sévères ne peut sortir une paix durable.
A contrario, les procès de Nuremberg et de Tokyo, même imparfaits dans leurs procédures et leurs décisions, ont pour objectif de gérer les vaincus en distinguant les populations des responsables du conflit et des crimes commis, de manière à éviter humiliation et désir de revanche. Les civils doivent être protégés des exactions des troupes et les prisonniers de guerre libérés le plus vite possible, soignés si nécessaire et acheminés dans de bonnes conditions vers leur pays – leur gestion représente un coût pour le vainqueur et il semble difficile d’envisager une paix sans leur libération. Cette règle n’a pas toujours prévalu : les deux fils aînés de François 1er sont envoyés en Espagne comme otages pour assurer la solidité de la paix signée en 1526. Et les vainqueurs ne respectent pas toujours leur parole ou la Convention de Genève : en 1945, les Français ne sont pas pressés de libérer les prisonniers de guerre allemands qui aident à la reconstruction du pays et qui leur assurent le statut de vainqueur ; c’est sous la pression des États-Unis, du Vatican et de la Croix-Rouge que les derniers quittent la France en décembre 1948. L’Union soviétique pratique elle aussi les représailles : seulement 5,5 % des soldats de l’armée du iiie Reich qui capitule à Stalingrad rentrent en Allemagne. Enfin, comme en 1918, certains prisonniers découvrent que leur pays n’existe plus lors de leur libération, ou refusent de rentrer pour des raisons politiques, religieuses ou éthiques, à l’instar de vingt-deux mille prisonniers nord-coréens en 1953, ce qui bloque les négociations de paix.
La gestion des vaincus est également liée au contexte international. L’organisation de la capitulation du Japon en 1945 est en grande partie influencée par la confrontation qui se prépare avec l’Union soviétique. Parce que les Américains ont besoin du Japon pour endiguer le communisme, ils décident de ne pas traduire en justice l’empereur lors du procès de Tokyo qui doit déterminer les responsabilités de l’armée nippone dans la guerre, alors que c’est la déclaration impériale qui déclenche le conflit, et que Hirohito est généralissime et commandant suprême des forces armées. Ainsi préservé, il peut continuer à exercer une fonction symbolique définie dans la Constitution de 1946, ce qui permet d’assurer une continuité entre l’avant et l’après-guerre. Le Japon retrouve sa souveraineté en 1951, mais les troupes américaines restent présentes sur son territoire en raison de la guerre froide.
Que nous apprend des vainqueurs la gestion des vaincus ? En premier lieu, que les massacres sont peu nombreux dans l’Histoire. Néanmoins, rares sont les cas où le vainqueur ne profite pas de sa victoire : Charles Quint emprisonne François 1er mais n’envahit pas le royaume de France, ne provoque pas de graves crises internes et n’obtient ni la Bourgogne ni la Provence.
C’est que la gestion des vaincus par les vainqueurs obéit à des principes raisonnables : collecter des renseignements pour gagner la guerre ; obtenir une rançon pour s’enrichir ; utiliser les vaincus comme main-d’œuvre. Mais c’est surtout qu’elle poursuit des principes politiques. La guerre ne peut être un état de fait constant entre deux pays. Certes, le vainqueur montre sa force, mais il doit aussi envisager l’après-guerre, c’est-à-dire un fonctionnement diplomatique apaisé, ne serait-ce que parce qu’un conflit coûte cher et qu’un pays ne peut subir cet état longtemps sans voir naître des révoltes contre son dirigeant. Gérer un pays vaincu en lui imposant des concessions trop sévères conduit à un sentiment de revanche partagé par les dirigeants et la population, et génère de nouvelles guerres. La victoire militaire doit être transformée en victoire politique, le vainqueur allant jusqu’à imposer sa vision du monde : en modifiant la configuration géopolitique, comme ce fut le cas avec le Congrès de Vienne en 1815 qui a cherché à rééquilibrer les puissances européennes, ou bien en créant l’onu en 1945 dont le préambule proclame « la volonté de préserver les générations futures du fléau de la guerre ». Une gestion des vaincus bienveillante et raisonnée permet de limiter les conflits, même si la guerre n’est pas nécessaire pour être vaincu, comme l’a rappelé Churchill à propos des accords de Munich de septembre 1938 : « Ils ont essuyé une défaite sans avoir fait de guerre. » 