« Comme une bombe / Je tombe de la Lune. Il y a cent ans ou bien une minute. J’ignore tout à fait ce que dura ma chute ! J’étais dans cette boule à couleur safran [et à présent] vous voudriez de ma bouche tenir / Comment la Lune est faite et si quelqu’un habite / Dans la rotondité de cette cucurbite ? »
Vous aurez sûrement reconnu ces quelques vers qu’Edmond Rostand prête à Cyrano de Bergerac dans la merveilleuse scène (acte iii, scène xiii) où ce dernier, faisant semblant de tomber de la Lune, cherche à retenir le comte de Guiche afin de laisser le temps à Roxane et Christian de devenir époux. Si j’ai choisi ces vers, c’est en premier lieu parce qu’intuitivement la Lune évoque le rêve, l’imaginaire et donc la poésie. Symbole universel au sens que donne Raoul Berteaux à ce concept, c’est-à-dire d’« appartenir à un lointain passé et à des civilisations diverses et éloignées dans l’espace », la Lune n’est donc pas un simple astre brillant dans la nuit, mais une incitation à la rêverie. Et c’est à dessein que, d’entrée de jeu, on peut l’inscrire au centre d’un paradoxe : être celle qui incite, principe actif, à la rêverie, état passif. Nous y reviendrons. En second lieu, j’ai choisi d’évoquer ce passage de Cyrano de Bergerac parce que l’on peut y trouver pratiquement toute la symbolique attachée à la Lune, l’astre de la nuit.
- La Lune a rendez-vous avec le Soleil
Mais commençons par le commencement. À première vue, la Lune n’existe que par son opposition avec le Soleil. Et le Dictionnaire des symboles de préciser que « privée de lumière propre, elle symbolise la dépendance et le principe féminin ». Elle serait ainsi passive face à un astre fondamentalement actif, dont elle ne fait que recevoir et refléter la lumière. Or, si l’on poursuit les recherches, on découvre dans le Dictionnaire historique de la langue française que le mot « lune » est issu du latin Luna formé sur la racine indo-européenne Leuk qui signifie « être lumineux, éclairer ». Luna provient d’un ancien adjectif féminin signifiant « la lumineuse », épithète, dit le dictionnaire, qui s’applique à une puissance active. Comment expliquer que les Anciens aient créé un mot désignant une puissance active pour s’appliquer à un élément dont le symbole, et donc le sens profond, serait essentiellement la passivité et la féminité ? Il faut donc s’interroger sur cette soi-disant passivité. N’y a-t-il pas une face cachée de la Lune, qui permette d’aller au-delà de l’opposition Lune/Soleil, actif/passif ?
Si la Lune exprimait simplement la passivité, ne devrait-elle pas être un objet statique – le fait de se mouvoir induit forcément une action et donc une activité ? Or l’une de ses caractéristiques principales est d’évoluer de façon rythmée et précise, en prenant une infinité de formes au cours d’un même cycle. En outre, chacun le sait, la Lune agit sur la Terre : ses cycles provoquent les marées, influencent les cultures, les migrations des oiseaux, les naissances, les crimes, les humeurs… Enfin, dans les langues germaniques et dans tout le monde sémitique du Sud (arabique, sudarabique, éthiopien), la Lune est de genre masculin et le Soleil féminin. En hébreu et en égyptien, les deux sont masculins.
Au plan symbolique, il semble que l’on puisse tirer plusieurs réflexions de ce qui précède. En premier lieu, il est impossible de s’arrêter au principe passif de la Lune dont le rôle principal serait de réfléchir, sans aucune « plus-value », la lumière du Soleil. D’abord parce que d’un point de vue physique elle filtre et concentre la lumière émise par celui-ci et agit donc sur cette dernière. Ensuite, parce qu’elle n’est pas unique mais plurielle, ses cycles lui faisant prendre des formes diverses. Elle serait l’état transitoire entre l’intérieur sombre de la caverne de Platon et le monde extérieur éclairé par le Soleil (la lumière, symbole de transcendance, d’idéal).
La scène où se confrontent un Cyrano tombé de la Lune et le comte de Guiche cherchant Roxane reflète parfaitement la dualité évoquée. Pour de Guiche, Cyrano semble n’être qu’un pauvre hère égaré sur la Terre, cherchant son chemin, passif et inoffensif. En réalité, cette passivité n’est qu’une apparence destinée à ne pas éveiller les soupçons du comte tout en lui faisant perdre son temps afin qu’il ne trouve Roxane qu’une fois celle-ci unie à Christian. C’est donc par l’apparence de la passivité que Cyrano arrive à être le plus actif puisqu’il ne suscite aucune réaction d’opposition. On peut alors parcourir le chemin inverse, de Cyrano à la Lune, pour se demander si, dans le cas de la Lune, la passivité, réelle ou apparente, n’est pas une nécessité. Une lumière diffuse ne vaut-elle pas mieux dans certains cas qu’un grand coup de projecteur ?
Mais revenons au symbolisme. Et à la notion de cycles. En constante évolution, la Lune symbolise la transformation et la croissance. Elle symbolise la vie, puisque l’on peut assimiler très directement son évolution (des croissants à la lune pleine) à la grossesse de la femme dont le ventre s’arrondit régulièrement. Cependant, si dans sa phase ascendante elle représente la vie, sa décroissance, jusqu’à sa disparition complète trois jours durant chaque mois lunaire, marque le déclin inéluctable de toute chose et la mort. Le parallèle est d’ailleurs frappant entre la réalité physique de cette disparition et le temps, de trois jours également, entre la mort et la résurrection du Christ telles qu’elles sont rapportées par les Évangiles.
Car, au-delà d’une croissance et d’une décroissance, la Lune poursuit un cycle inéluctable. Elle marque le temps qui passe, dont elle peut être la mesure par ses phases successives et régulières (calendrier lunaire), mais surtout l’éternel recommencement, le passage de la vie à la mort et de la mort à la vie, vérité universelle.
- Un passage
Nombre de contes ésotériques utilisent l’image d’une femme nue (la Vérité) se tenant près du puits de la connaissance avec un miroir à la main. Dans la tradition nippone, le miroir est également mis en rapport avec la révélation de la Vérité et avec la pureté. Le miroir est un symbole lunaire direct : il est assimilable en tous points à la pleine lune qui reflète la lumière du Soleil. Le puits, lui, c’est le secret, la dissimulation ; il incite à chercher pour découvrir, à descendre en nous-même. On retrouve ici l’idée d’une face cachée de la Lune : on doit aller au-delà de l’apparence si on veut essayer de l’appréhender dans sa globalité. La croissance de la Lune symboliserait le chemin à parcourir pour atteindre la perfection et donc la Vérité, dans son acception la plus noble, du croissant au cercle parfait que tient la Vérité en sortant du puits. Une perfection qui ne dure qu’un instant – très rapidement, la lune décroît –, comme toute vérité, instable par nature, nécessite une recherche constante car, à peine trouvée (la lune pleine), elle est déjà remise en cause par l’évolution du monde. A contrario, et ce n’est peut-être pas si paradoxal qu’il y paraît, le retour constant à un état de perfection dans les cycles lunaires symbolise l’existence de vérités humaines inaltérables, qui changent de forme constamment, s’adaptant au monde qui les entoure, mais dont l’essence même reste identique.
La symbolique de la Lune-miroir a également une autre dimension, celle du passage. La lumière qui éclaire le miroir, lorsqu’elle n’aveugle pas l’observateur, permet à celui-ci de découvrir sa propre image, et l’incite ainsi à commencer par chercher en lui les réponses aux questions qu’il se pose. Le puits, symbole vertical par essence, fait le lien entre les profondeurs de l’être (l’inconscient), symbolisé par l’eau au fond du puits, et la Vérité qui, lorsqu’elle émerge à la conscience et à la réflexion, se trouve à son sommet et donc à l’extérieur. Cependant, la surface de l’eau sépare ces mondes intérieur et extérieur, formant un miroir pour celui qui observe de haut du puits et masquant la Vérité.
Cette assimilation du miroir et de la Lune à un passage, à une porte, est profondément inscrite dans notre culture. Alice passe « de l’autre côté du miroir » ; à la pleine lune les loups-garous se transforment et régressent de l’état d’homme à l’état de bête, les sorcières organisent leur sabbat… Apparaît ici un autre aspect de la Lune, celui du maléfice, de l’impur. Dans des temps plus anciens, elle était associée aux menstrues des femmes qui devenaient alors impures et ne pouvaient plus, par exemple, entrer dans le saloir de peur que la viande ne tourne. Là encore la Lune est double, avec une face éclairée/pure et une face cachée/impure. Elle est le passage entre deux réalités.
Retrouvons une fois encore Cyrano. Venant de la Lune, il est le point de passage obligé pour de Guiche cherchant à rejoindre Roxane. Or celui-ci ne parvient pas à passer. Sans doute parce qu’il s’est arrêté à la surface des choses. Sa vanité l’aveugle et il n’a pas compris que Roxane en aime un autre. Comme il ne comprend pas que cet homme tombé de la Lune est un leurre destiné à lui faire perdre son temps. Aveuglé par lui-même, il n’arrivera jamais à atteindre son but. Et cette scène marque le passage de l’espoir – jusqu’au mariage, qui rend la situation irréversible, Cyrano peut encore espérer conquérir Roxane – au désespoir – le mariage de Roxane signe pour Cyrano la fin d’un rêve et de sa vie amoureuse.
Il faut de plus noter que, dans la structure même de la pièce, cette scène marque un passage. Elle prend place à la fin du troisième acte, à peu près au milieu de la pièce. Mais surtout elle marque le passage de la vie à la mort : elle clôture une période heureuse (les trois premiers actes) où Christian et Cyrano mordent la vie à pleines dents, et annonce le malheur des deux actes suivants, qui verront la séparation des amants, la mort de Christian puis celle de Cyrano. Et qui est là pour accompagner Cyrano dans sa dernière demeure et marquer la fin de la pièce (acte v, scène vi) ? « Le Bret montrant à Cyrano le clair de lune : ton autre amie est là qui vient te voir ! / Cyrano : je vois. […] Je vais monter dans la Lune opaline, sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine […] Mais oui, c’est là, je vous le dis, / Que l’on va m’envoyer faire mon paradis / Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée / Et j’y retrouverai Socrate et Galilée. […] Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre / Vous voyez, le rayon de Lune vient me prendre ! »
- Du cercle à la sphère
Il reste encore une étape à franchir pour appréhender dans sa globalité la Lune comme symbole : le passage du plan au relief, du binaire au ternaire. Nous avons jusqu’à présent envisagé la Lune comme un cercle, partiellement caché ou plein. Cependant, là encore, celle-ci nous invite à chercher au-delà de la vision primitive, de ce qui paraît être l’évidence, à chercher la Vérité derrière l’apparence, ou encore un autre niveau de Vérité. Car celle-ci n’est pas unique mais plurielle, c’est un diamant à mille facettes qui, pour être correctement appréhendé, doit l’être dans son ensemble et non par le prisme d’une seule de ses faces. Comme la Lune qui n’est un cercle que par une impression d’optique. Il suffit de déplacer son point d’observation pour découvrir sa réalité sphérique. Une invitation à passer du binaire au ternaire, de l’opposition à la solution : le cercle s’inscrit dans un plan qui comprend deux axes qui, seuls, ne permettent pas de représenter la réalité ; seul un troisième permet de faire progresser la connaissance. D’ailleurs, les peuples nordiques ne se sont pas contentés d’un Janus à deux visages, qui regarde à la fois en avant et en arrière ; ils lui ont ajouté une dimension et ont figuré cette trinité par un triangle tournant composé de trois visages. Ceci représente « l’intelligence qui voit triple en distinguant l’agent de l’acte auquel il se livre et de l’action qu’il accomplit » (Oswald Wirth). Quand Cyrano tombe de la Lune, l’action arrive inéluctablement à un nœud, dans une opposition destructrice entre l’amour de Cyrano pour Roxane et l’union qui se prépare avec Christian ; c’est finalement un tiers, de Guiche, qui permettra de sortir de cette ornière en faisant partir les deux hommes au front avant que le mariage ne soit consommé.
Le symbolisme est un système de clés destinées à ouvrir des portes intérieures pour accéder à l’Univers. À cet égard, la Lune, symbole double par nature, qui réunit ce qui est épars dans le temps et dans l’espace, et même triple passant du binaire (le cercle) au ternaire (la sphère), ne pourrait-elle être considérée finalement comme le symbole des symboles ? « D’où venez-vous ? » demande-t-on aux Aborigènes. « Nous venons du rêve… » répondent-ils.