Il est midi au cadran solaire. Depuis l’aube, le Soleil, qui s’est levé à l’orient, monte dans le ciel. Il inonde la terre d’une chaleur et d’une lumière de plus en plus intenses. Il ne montera pas plus haut dans le ciel cette année, car c’est le jour du solstice d’été. Cet après-midi, il descendra vers l’horizon jusqu’au crépuscule, moment de l’entrée dans la nuit. Au long des six prochains mois, l’astre de feu montera de moins en moins haut dans le ciel. La durée du jour se réduira au profit de celle de la nuit. Sa hauteur dans le ciel à midi règle le rythme des saisons. De l’entrée dans l’été à celle dans l’hiver, il ne cesse d’aller moins haut. Puis au cours de l’hiver et du printemps, il reprend son ascension jusqu’au sommet de sa course au solstice d’été. Cette alternance de montée et de descente, de prédominance du jour ou de la nuit, n’est pas sans rappeler celle de la respiration, allées et venues de l’air dans le corps qui entretient la vie.
Le regard porté sur le monde que je vous invite ici à partager est celui d’un franc-maçon épris de symbolisme, dont le point de vue s’inscrit dans le droit fil de la tradition. Loin de moi l’idée de m’exprimer au nom de la franc-maçonnerie en général, défi impossible à relever tant il y a de diversité en son sein.
Je suis de ceux parmi les Frères qui observent l’Univers, imprégnés de son sens étymologique : tourné vers l’Un. J’ai adopté pour axiome la foi en un Principe unique et j’observe la course du Soleil dans le ciel en m’efforçant de comprendre ce qu’elle nous révèle de Lui. Ce travail symbolique est bien différent de celui de l’astronome, qui met en équation le mouvement des astres pour mieux prévoir les positions qu’ils prennent et élaborer une science. Nous n’avons pas le même objectif, mais les deux ont leur raison d’être. Contrairement à une affirmation courante, qui entretient un conflit non dénué d’une volonté de domination intellectuelle, ils ne s’opposent pas mais se complètent. Quand le scientifique vise à construire un modèle du monde qui permet d’en utiliser les lois au profit des projets humains, le franc-maçon travaille au perfectionnement de l’Homme pour réveiller l’ensemble des possibilités qui gisent en lui. Et il est tout à fait possible de faire cohabiter en soi ces deux points de vue.
Selon le rituel, les travaux des francs-maçons commencent symboliquement à midi pour s’achever à minuit, du milieu du jour au milieu de la nuit, du point le plus haut atteint par le Soleil dans sa course quotidienne au point opposé, que l’on ne voit pas mais qui doit logiquement être le plus bas. Ils travaillent sous le patronage des deux saints Jean, traditionnellement associés aux deux solstices. À midi, temps de lumière où le Soleil est au zénith, correspond le solstice d’été, jour où le Soleil monte au plus haut dans le ciel. Dans la Chrétienté, c’est le temps de saint Jean Baptiste, celui qui annonce la vraie lumière et ouvre la voie. À l’opposé du cycle, minuit, le cœur de la nuit, correspond au solstice d’hiver. C’est le temps de saint Jean l’Évangéliste, qui se tenait au pied de la croix lors de la mort du Christ pour y recueillir son héritage, puis qui fermera le récit biblique par l’Apocalypse. Les francs-maçons ont l’habitude d’appeler leur lieu de travail « loge de saint Jean », allusion à ce mouvement pendulaire entre les deux saints, entre la lumière et les ténèbres, entre le jour et la nuit, au balancier de l’horloge qui régit le cycle du temps vécu par l’Homme. Ainsi le jour est-il la période de vie en plein éveil dans la lumière, et la nuit celle du repli dans l’obscurité, du sommeil et des rêves.
Mais la nuit sur Terre n’est pas une totale obscurité, elle est plutôt un temps d’absence du Soleil. En fait, les ténèbres de ce monde ne sont pas parfaites, car elles sont troublées par la lumière réfléchie de la Lune, qui varie selon son cycle, ainsi que par les lueurs douces et lointaines des étoiles, luminaires qui donnent l’orientation et qui guident les hommes en chemin, pourvu que les nuages ne viennent pas tout obscurcir. Cette lumière intermittente, pâle et froide, ne permet qu’une vue globale et imprécise. « La nuit, tous les chats sont gris » dit-on… Elle laisse la place à l’imagination, qui vient remplacer la perception précise éclairée par la lumière du jour.
C’est pourquoi les francs-maçons ont l’habitude d’associer la raison au Soleil et l’imagination à la Lune. Le premier permet l’observation du monde dans ses moindres détails, guide l’analyse et alimente la raison. Sous sa lumière crue, celle-ci décortique les phénomènes afin d’en identifier la logique. Car le Soleil s’adresse au cerveau par la médiation des sens et illumine l’intelligence. Le jour est le temps de la raison et de la science. Tandis que la nuit, la Lune éveille une perception globale et floue, qui peu à peu s’affine et devient plus nette par le travail de l’imagination qui éveille l’intuition. Celle-ci ne se perd pas dans le détail et ne se laisse pas enfermer dans le présent. Là se tient l’intuition intellectuelle que la franc-maçonnerie tente d’éveiller. Cette intuition qui n’est pas opposée à la raison, mais en est complémentaire, car elle donne accès à un domaine que la raison ne connaît pas ; elle met en jeu d’autres capacités que celles du cerveau, qui se situent dans le cœur – la plupart des traditions ancestrales ont identifié cette voie du cœur ; le sage hindou Shankarâcharyâ, par exemple, disait : « Quand le soleil de la connaissance se lève dans le ciel du cœur, tout est illuminé. » C’est le temps de l’intuition et de la connaissance. Et la vie passe perpétuellement du jour à la nuit et de la nuit au jour. Et le centre de l’Homme oscille du cerveau au cœur, puis du cœur au cerveau. Ainsi le franc-maçon vient-il en loge de midi à minuit afin de travailler sur lui-même pour retrouver son centre dans le cœur, et retourne-t-il dans le monde pour y porter les vertus du cœur, en laissant son cerveau reprendre le contrôle de sa vie ordinaire de minuit à midi.
La loge au sein de laquelle il travaille est un espace clos qui ne reçoit aucune lumière du monde extérieur, un lieu volontairement plongé dans la nuit, car les changements profonds ne peuvent s’opérer que dans l’obscurité. Depuis fort longtemps, la plupart des hommes ont représenté l’univers comme une caverne dans laquelle ils sont destinés à entrer et à sortir. Cette caverne cosmique a deux portes, qui sont associées symboliquement aux deux solstices. La porte des hommes, par laquelle ils entrent, est celle du solstice d’été, la naissance marquant l’entrée dans la lumière visible qui inonde alors la caverne. La porte des dieux, elle, est celle du solstice d’hiver, car la lumière divine à laquelle elle donne accès est par essence une lumière intérieure qui reste invisible pour les sens, seulement accessible par le cœur. Selon leur chemin de vie, les hommes aspirent à sortir de la caverne par la porte des dieux ou se contentent de repartir par la porte des hommes faute d’avoir cherché la source et le sens de leur vie.
Le temple au sein duquel les francs-maçons se réunissent est une image du cosmos ; il y a une analogie avec la caverne symbolique. Il est orienté selon les directions cardinales. La porte des hommes, qui est alors la porte du temple, est à l’occident, passage entre le monde extérieur qualifié de profane et celui intérieur que le rituel constitue comme sacré car établi à l’image de la création, donc du créateur. À l’orient se trouve une estrade au milieu de laquelle est installé le président. Un tableau au-dessus de lui, différent dans sa forme selon les rites, évoque toujours la porte des dieux, la voie du retour à l’unité. Ce n’est pas à proprement parler une porte, car elle n’ouvre pas un passage physique, mais un chemin d’un autre ordre qui se joue des obstacles matériels et permet de sortir du cosmos. Dans le rite le plus répandu, placés sur le mur de l’orient, à gauche, en direction du nord, se trouve une représentation de la Lune, et à droite, en direction du sud, une représentation du Soleil.
En fait, les francs-maçons s’intéressent plus au Soleil et à la Lune qu’au jour et à la nuit. Sans doute parce qu’ils s’intéressent à la lumière qui émane directement du Soleil le jour et qui est réfléchie par la Lune la nuit. La pratique du rituel dans cet espace y introduit le temps, et donc le mouvement. Celui qui est entré par la porte des hommes à l’ouest vient du monde extérieur et est plongé dans un monde qui lui est inconnu. Il commence son parcours par le nord, découverte progressive sous la faible lumière réfléchie de la Lune. Pas à pas, il approche de l’est où le jour se lève, puis il entre dans la lumière du Soleil qui monte dans son ciel et qui culmine à midi au sud, illuminant l’espace. Puis il est accompagné par la descente du Soleil sur l’horizon jusqu’au retour à l’ouest afin de ressortir par la porte des hommes, riche du cycle parcouru dans le temps sacré. Et puis un jour, de retour devant la porte à l’ouest, au lieu de ressortir il se retourne et s’arrête face à l’est, face à la représentation de la porte des dieux. L’accès à la maîtrise est alors le parcours de la voie directe qui franchit le centre et permet d’espérer sortir par la porte des dieux, voie spirituelle par excellence. Il n’y a plus de jour ni de nuit, mais le passage par le centre au-delà de cette alternance.
Si nous revenons aux marches ascendantes et descendantes du Soleil, le chemin qui conduit de la porte des hommes à la porte des dieux serait donc descendant, puisqu’au long de son parcours la hauteur du soleil au milieu du jour diminue. Alors le travail des francs-maçons les conduirait du triomphe de la lumière à la plongée dans l’obscurité. N’y aurait-il pas là une contradiction susceptible de faire tomber tout le système de représentation ?
La réponse réside dans ce qu’est par essence la nuit, dans la nature des ténèbres et de la lumière. Au premier degré de réflexion, la nuit est un temps d’absence de la lumière du Soleil. Quand il est dit que les travaux des francs-maçons se déroulent de midi à minuit, cela implique qu’ils s’étendent du jour à la nuit, du règne dominant de la lumière permanente du Soleil à l’éclairage intermittent et froid de la Lune, mais aussi, vu sous un autre angle, de la lumière visible qui éblouit à la lumière intérieure qui révèle.
Il nous faut ici aborder le vaste champ de la métaphysique, que certains tentent d’enfermer dans une extension abstraite de la philosophie. Or, pour le franc-maçon qui cherche la voie vers le Principe, qui s’intéresse à la cause première, elle est bien plus que cela : elle traite de ce qui relève de l’intuition intellectuelle, d’un domaine au-delà de celui accessible par la raison. Elle doit donc affronter la difficulté particulière de devoir s’exprimer par le seul langage à sa disposition, celui de la philosophie, pourtant inadapté à décrire l’inexprimable.
Cette métaphysique invite à distinguer le Principe de sa manifestation dans le monde caractérisé par les conditions formelles particulières de l’espace et du temps. Elle donne alors une autre idée de la nuit que celle que nous avons évoquée jusque-là, qui correspondait à ce que la tradition appelle les ténèbres inférieures, celles du monde physique, reflet imparfait de son Principe. La métaphysique, comme d’ailleurs plusieurs textes sacrés, invite à considérer les ténèbres supérieures, celles qui sont dans la nature même du Principe, car son unité parfaite ne laisse place à aucune lumière. Dans la plus totale obscurité, rien ne peut être distingué, tout est uniformément invisible.
L’absence totale de différenciation est ce que les physiciens considèrent comme le désordre : puisque rien ne peut être distingué, il ne peut y avoir d’ordre. La thermodynamique exprime clairement que la croissance spontanée de l’entropie d’un système isolé est en fait la disparition progressive de toute distinction en son sein, et l’évolution nécessaire vers un milieu homogène et isotrope. Tout système physique qui évolue sans intervention extérieure se dirige vers cet état final, que les physiciens appellent le désordre absolu. Les métaphysiciens, eux, le qualifie d’unité parfaite du Principe ou de chaos primordial de l’Univers.
Dans les théories traditionnelles des cycles de l’Univers, qui existent sous des formes différentes mais concordantes dans de nombreuses formes spirituelles de par le monde, chaque grand cycle s’achève dans le chaos pour des raisons analogues à la loi de l’entropie, chaos dont émerge par un retournement l’unité principielle présidant au début du cycle suivant. Un retournement qui s’opère dans la nuit des ténèbres supérieures et qui consiste en un changement de regard porté sur l’absence de différenciation : désordre absolu d’un monde qui a épuisé toutes ses possibilités ou unité parfaite d’un monde qui n’est encore que potentialités. Le premier point de vue est celui de la fin d’une histoire et de l’extinction des lumières, le retour dans les ténèbres d’une nuit absolue qui cache le chaos final. Le second est celui du commencement d’une nouvelle histoire, qui puise dans l’unité du Principe la totalité de ses possibilités, ce qui n’interdit pas de l’appeler aussi chaos primordial.
La lumière est nécessaire pour révéler l’ordre du monde – quand on ouvre la porte d’une pièce obscure, l’obscurité ne sort pas, c’est la lumière qui entre et qui révèle ce qui est à l’intérieur. Et elle dévoile un ordre différent à chaque fois qu’elle apparaît, car le monde est en mouvement. Seul le chaos est immuable. Dans la Genèse, la parole créatrice est Fiat Lux, « Que la lumière soit », verbe qui annonce que la lumière révèle toute la diversité contenue dans les potentialités du monde naissant. Dans certains rites maçonniques, la devise Ordo ab Chao est l’exact équivalent puisqu’elle affirme que du chaos des ténèbres supérieures, ou plutôt de l’unité parfaite qui y règne, ce qui est équivalent, émerge l’ordre de l’Univers dans toute sa diversité par l’apparition de la lumière.
Le travail des francs-maçons les conduit d’un ordre passager révélé par la lumière du Soleil à une perception de l’unité apparue à la lueur de ce qu’ils appellent le soleil de minuit. Contrairement aux propos couramment tenus, il n’y a donc pas de combat de la lumière et des ténèbres, car les deux ont leur place et sont complémentaires dans notre monde. En réalité, les deux sont issues de la nuit parfaite des ténèbres supérieures. Jamais l’une ne l’emporte définitivement sur l’autre. Le mouvement pendulaire de l’une aux autres est bien celui des jours et des nuits que nous avons évoqué. Si ce mouvement s’arrête, il n’y a plus de vie, car la vie n’est pas un état mais un mouvement permanent entre ces deux pôles. Ainsi, le travail en loge qui se déroule de midi à minuit prépare le retour dans la lumière du monde de minuit à midi. Quant à la sortie de la caverne, le franc-maçon tente d’atteindre par son travail la porte des dieux qui conduit à la nuit la plus profonde, celle de l’unité du Principe, dans laquelle se résorbent le jour et la nuit de ce monde. En quelque sorte, ceux que l’on a appelés les fils de la lumière sont en chemin vers la nuit obscure.