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N°27 | L'honneur

Walter Bruyère-Ostells

Leipzig : les perceptions de l’honneur dans la grande armée

Depuis le Moyen Âge et la naissance de la chevalerie, le sentiment de l’honneur militaire s’est codifié. À l’époque napoléonienne, la Grande Armée est donc l’héritière d’un ensemble de valeurs tacitement admises par les différentes nationalités qui la composent comme un cadre commun guidant leur action au combat : sens du devoir, bravoure, magnanimité, respect de l’ennemi… Mais comme l’a montré Lucien Febvre dans une série de leçons au Collège de France en 1946, si la période qui s’ouvre avec la Révolution française adopte les valeurs de l’Ancien Régime, elle accorde une place privilégiée au patriotisme1. Ainsi, les termes « honneur et patrie » se juxtaposent-ils sur les drapeaux sous le Premier Empire ou forment la devise de la Légion d’honneur créée sous le Consulat. Or, alors que le patriotisme s’ancre dans les notions fondamentales des sociétés militaires européennes, la Grande Armée est multinationale : en 1813, elle comprend aussi bien des Polonais, des Italiens que des Hollandais ou des Allemands. On se heurte alors à une potentielle distorsion entre service dans les troupes napoléoniennes et patriotisme. Grabowski témoigne par exemple qu’au début de la campagne de l’automne 1813, il « écoutai [t] les conversations des officiers allemands, et les entendai [t] déclarer que leur honneur et leur conscience ne leur permettaient pas de continuer à se battre contre leurs compatriotes et de soutenir plus longtemps la domination française sur l’Allemagne »2. En outre, au cours de l’été 1813, les pourparlers de Prague en vue de conclure une paix européenne ont révélé la mauvaise volonté de Napoléon. Leipzig (16-19 octobre 1813) est donc la bataille décisive pour l’équilibre européen.

Comme il est difficilement concevable que l’empereur des Français accepte de rendre les armes, l’honneur des hommes de la Grande Armée consiste-t-il à servir jusqu’au sacrifice ultime pour le service napoléonien ou à prendre en compte d’autres critères de jugement ? Pour les corps étrangers, la question du patriotisme devient un enjeu nouveau dans la reconfiguration du continent qu’appelle une défaite de Napoléon. Pour les officiers français, un échec n’entraîne pas de facto l’indignité. Il nous faut donc examiner quels autres critères que la gloire peuvent être pris en compte dans leur conception de l’honneur. Car celle-ci s’inscrit dans le rapport intime (avec une grande latitude d’interprétation donc) de chacun à la guerre, à sa violence et aux liens qui le lient à ses camarades au combat. Il s’agit ici d’éclairer les dimensions multiples de l’honneur militaire à la fin du Premier Empire et de comprendre comment elles ont guidé les acteurs de la bataille de Leipzig vers des choix potentiellement contradictoires avec leur honorabilité de combattants de la Grande Armée. Pour ce faire, il convient de revenir brièvement sur les valeurs associées à l’honneur militaire en 1813, puis d’analyser les attitudes des soldats à Leipzig.

  • Des valeurs et des codes revivifiés par la Révolution et l’Empire

L’honneur est une pierre angulaire de l’identité de la Grande Armée. Un sentiment en permanence exalté si on en croit son occurrence dans les nombreux mémoires publiés sur l’épopée militaire napoléonienne : « C’est parce que l’honneur a tant de valeur qu’il est devenu la religion des armées et qu’il est exigé pour le soldat comme la sainteté pour le prêtre », écrit le capitaine de hussards Desbordeliers3. Et pour les officiers, sa codification passe par des écrits de type réglementaire comme les manuels militaires.

Héritage des siècles précédents, la bravoure est sublimée dans la geste napoléonienne. Alors que la capacité manœuvrière est au cœur de la suprématie de la Grande Armée (au moins jusqu’en 1809), elle répond à la nécessité de maintenir la cohésion de l’infanterie sous le feu ennemi. Opérer un mouvement et ne pas rompre la ligne sont les exigences premières attendues des combattants. L’accomplissement du devoir signifie surpasser sa peur et afficher sa bravoure. Il assure à chaque membre du régiment ou de l’armée que chacun de ses compagnons d’armes va exécuter ce que l’on attend de lui et contribuer ainsi à la bonne marche de la tactique. À une période où il s’expose autant que ses subalternes, le comportement de l’officier a valeur d’exemple. Ainsi, lors des combats du 16 octobre à Leipzig, à un moment où plusieurs régiments refluent en désordre devant la garde russe, la panique cesse par la simple attitude impavide du chef. Un mémorialiste fournit comme seule explication : « Murat se trouvait là4. » Cette discipline collective est le socle sur lequel peut se construire la victoire. Il constitue l’élément le plus élémentaire du courage.

Pour les jeunes « Marie-Louise »5, cette nécessaire bravoure consiste donc en une docilité sous le feu. Martin témoigne du lent travail d’apprentissage que cela nécessite : « De là, ces têtes qui se baissent ou se penchent pour éviter le coup. Pauvre expédient, direz-vous. Sans doute, mais il ne faut pas oublier que ces mouvements ne sont pas le fruit du raisonnement et l’on ne s’en corrige que peu à peu6. » Pour ce faire, les troupes expérimentées ont valeur d’exemple et c’est pour cela qu’elles sont auréolées d’un honneur particulier. Ainsi, le 18 octobre, quand les coalisés concentrent leurs moyens sur Probstheyda, la garde impériale montre le « chemin de l’honneur » aux autres troupes qui défendent le village7. Le colonel Noël décrit « un corps de grenadiers de la garde, notre dernière réserve et prêt à soutenir notre infanterie, était surtout très exposé. Ces soldats restaient impassibles sous les boulets. La garde impériale n’était pas aimée de l’armée à cause de sa morgue. Mieux traitée, très ménagée et comblée de faveurs, elle était très jalousée ; mais elle était composée d’admirables soldats8. »

Demeurer impassible sous la mitraille ennemie n’empêche cependant pas l’anxiété et souvent celle-ci motive des actes qui ont l’apparence de la bravoure mais sont en fait dictés par la volonté d’agir plutôt que de subir dans l’effroi. Elzéar Blaze signale que « le devoir, l’honneur, l’amour-propre, tout se réunit pour combattre la peur » et avoir souvent vu « les plus poltrons être les premiers à crier “en avant !”»9. Cet accomplissement du devoir collectif peut aller jusqu’au sacrifice suprême de régiments entiers ou de divisions. C’est pour préparer les hommes à cette éventualité et construire des représentations qui permettent le passage à l’acte que l’honneur est ritualisé par des cérémonies et des distinctions formelles. Le 15 octobre, à la veille de la bataille de Leipzig et après les combats d’avant-garde (notamment à Markleeberg le 14), Napoléon organise une remise des aigles à des régiments sous les ordres d’Augereau. Largement composées de conscrits partis de France à l’automne, ces troupes viennent de connaître leur baptême du feu. Dans le discours de l’Empereur, sacrifice de sa personne et honneur sont symbolisés par la défense du drapeau et présentés comme des valeurs fondamentales : « Soldats, que ces aigles soient désormais votre point de ralliement. Jurez de mourir plutôt que de les abandonner, jurez de préférer la mort au déshonneur de nos armes. […] Soldats, voilà l’ennemi. Vous jurez de mourir plutôt que de souffrir que la France éprouve un affront10. »

En plus de la cohésion du groupe, la question de l’honneur induit également la bravoure personnelle, l’initiative qui distingue l’excellent combattant. Griois est frappé de l’engagement d’un jeune soldat en fin d’après-midi du 18 octobre, alors que la Grande Armée tient bon face à la supériorité numérique écrasante de l’ennemi : « C’est alors que je vis un exemple du plus admirable courage et du dévouement le plus absolu et à coup sûr le plus désintéressé. Le feu était devenu extrêmement vif à notre gauche et en avant de nous où se trouvaient deux batteries d’artillerie à cheval de la garde. Un jeune soldat […] me dit que le chef d’escadron Georges de Lemud qui commande ces batteries avait déjà perdu beaucoup d’hommes et de chevaux qui lui étaient indispensables. Je [lui ai répondu que je] n’avais que ceux qui étaient absolument nécessaires à mes batteries et [que] d’ailleurs c’était au grand parc d’artillerie de la garde qu’on l’avait adressé, qu’il le trouverait à peu de distance, près des murs de Leipzig, qu’on lui donnerait là les renforts demandés. “J’irais bien, me dit-il, mais je crains de ne pouvoir aller jusque-là et que les forces ne me manquent ; un boulet m’a brisé le pied lorsque je me rendais ici.” Il avait, en effet, la jambe fracassée et le sang ruisselait de sa blessure. Je ne puis rendre l’effet que ces paroles d’une si héroïque simplicité firent sur moi. Ce n’était pas sa blessure qui semblait l’affecter, c’était la crainte de ne pouvoir s’acquitter de sa mission11. »

À nouveau, cette dimension personnelle de la gloire est l’objet d’une valorisation rituelle. L’exploit, la bravoure ou tout simplement la capacité individuelle à tenir une position difficile sont des cas de figure qui donnent lieu à une remise de la Légion d’honneur. L’appellation choisie pour cette nouvelle distinction indique d’ailleurs bien la notion qu’elle doit faire rayonner dans la société française, notamment militaire. Comme à Leipzig, ces distributions de « hochets » peuvent avoir lieu sur le champ de bataille12. Napoléon a construit sa légende sur ces remises de croix au soir du combat, en tirant l’oreille du soldat interpellé par son prénom et nommé caporal ou sergent ; la valorisation de l’action personnelle se traduit également par le passage au grade supérieur. Pour les officiers supérieurs, la démarche est la même. Le 16 octobre, par exemple, à l’issue de la « bataille de Wachau » au cours de laquelle il s’est illustré dans la défense de Dölitz, le commandant en chef des troupes polonaises, Poniatowski, reçoit le bâton de maréchal.

  • Trahison, couardise ou nouvelles dimensions
    dans l’honneur militaire ?

Même s’il répond à des normes bien fixées à la fin de l’Empire, y compris par les cérémonies créées par Napoléon, l’honneur prête à interprétation puisqu’il repose autant sur le sentiment intime que sur ce système de valeurs partagées par la société militaire. Or, depuis la retraite de Russie, la question des buts de la guerre et des sacrifices qu’elle impose devient un thème de réflexion des combattants. L’été 1813 a montré le refus de Napoléon de signer une paix honorable avec les coalisés et d’accepter des concessions sur sa domination territoriale en Allemagne. Or, pour les officiers supérieurs, l’honneur de l’armée a été suffisamment prouvé sur le champ de bataille pour qu’il ne puisse pas être remis en cause par un accord de paix. Le 17 août, après l’échec des pourparlers de Prague et avant la reprise de la campagne, Murat, Caulaincourt et Berthier tentent donc d’exprimer auprès de l’Empereur l’idée que le sacrifice de nouvelles vies de soldats n’est peut-être pas le seul « chemin de l’honneur ». Leur démarche s’avère vaine ; Napoléon suspecte de couardise ces chefs couverts de richesses et plus enclins à en profiter qu’à continuer à rechercher la gloire. Ils en appellent alors au chef d’état-major de la réserve de cavalerie de la garde, le général Belliard, pour qu’il rende compte à l’Empereur de l’état d’esprit des officiers et exprime son propre point de vue : « Votre Majesté a sauvé l’honneur des armes et s’est couverte de gloire par les choses extraordinaires qu’Elle a faites dans les plaines de Lützen et Bautzen : les résultats pour l’armée sont la paix qu’elle désire, même plus belle qu’on ne pouvait l’espérer ; elle est surtout très honorable. Je dois dire aussi à Votre Majesté qu’en général, dans toutes les classes, l’armée n’en peut plus13. » Comme Murat, Berthier et Caulaincourt, Belliard affirme que la paix peut être aussi digne que la gloire militaire et que l’armée aspire désormais davantage à la première qu’à la seconde. Pour eux, la définition de l’honneur n’est pas incompatible avec une paix de compromis. D’ailleurs, jamais sous l’Ancien Régime la « guerre réglée » et les traités qui ont mis fin aux conflits n’ont terni la réputation honorable des chefs de guerre.

Un tableau dressé après les victoires du printemps (Lützen et Bautzen). Jusqu’à Leipzig, en effet, la campagne de l’automne 1813 ne permet à Napoléon ni d’obtenir un combat définitif ni de battre séparément les différentes armées de la coalition. Pris en chasse par les forces françaises, Blücher se dérobe et oblige la Grande Armée à effectuer d’usantes marches et contremarches. Quand Napoléon comprend que ses ennemis ont prévu d’opérer leur jonction à Leipzig, il se précipite en Saxe. La Grande Armée parvient à prendre la première position dans la plaine au sud de la ville pour affronter l’armée de Bohême. Toutefois, l’armée du Nord, commandée par Blücher, n’est pas très éloignée du champ de bataille. Napoléon doit donc impérativement battre très vite Schwarzenberg pour se retourner contre Blücher.

Le 14 octobre, « les maréchaux qui se trouvaient là persuadèrent le prince Berthier et le comte Daru, intendant général de l’armée, de faire remarquer à l’Empereur la situation dangereuse de l’armée en cas de bataille perdue ; les hôpitaux étaient mal organisés, les munitions étaient insuffisantes, enfin, les forces ennemies étaient deux fois plus considérables que les forces françaises. L’Empereur reçut fort mal ces observations et reprocha aux maréchaux leur manque d’ardeur pour soutenir l’honneur de la France au moment d’une bataille si proche14. » Comme le 17 août, Napoléon affirme sa conception de l’honneur, celle de la gloire et de la bravoure, y compris dans des circonstances difficiles. Il se refuse à prendre en compte les risques exposés par les maréchaux. Et le 16 octobre débute la bataille de Leipzig. Les quatre-vingt-seize mille combattants de la Grande Armée affrontent les cent quarante mille hommes de l’armée de Bohême dans la bataille de Wachau, tandis que Ney, Marmont et leurs vingt-cinq mille soldats font barrage aux soixante-dix mille Russo-Prussiens de Blücher à Möckern. Malgré son infériorité, la Grande Armée tient bon mais ne peut balayer les forces ennemies. Après ce combat de très forte intensité, la journée du 17 est consacrée au repos. Les Français ont, une nouvelle fois, fait la preuve de leur valeur.

Mais en proposant des concessions transmises via un général autrichien fait prisonnier, Merveldt, Napoléon recherche cette fois-ci une paix avec les « honneurs de la guerre ». Dans les normes partagées au sein des sociétés militaires européennes, le vainqueur doit en effet tenir compte de la bravoure du vaincu. En l’occurrence, Napoléon ne l’a pas été sur le champ de bataille. Pourtant, cette démarche de négociation tend à laisser penser qu’inconsciemment au moins il admet que la non-victoire de la veille est une forme de défaite. Ceci est d’autant plus vrai que plus les heures passent plus le rapport de force numérique lui est défavorable. Dans la journée du 17 octobre, les corps de Bennigsen et de Bernadotte viennent en effet gonfler les rangs de la coalition. Les alliés refusent d’ailleurs d’ouvrir de nouveaux pourparlers. Pour eux, il devient désormais possible d’envisager une reddition de la Grande Armée avec les « honneurs de la guerre ». Ils ne vont pas lâcher la proie pour l’ombre.

La défaite française prend réellement tournure lors des journées de combat du 18 et du 19 octobre. Dans son récit de la bataille, l’Empereur impute le désastre à la « trahison » de troupes allemandes au cours de l’après-midi du 18 et à la maladresse des hommes du génie qui font sauter trop tôt l’unique pont sur l’Elster par lequel la Grande Armée opère sa retraite de Leipzig15. Pour lui, suivi par la plupart des mémorialistes français, le passage à l’ennemi de régiments saxons et wurtembergeois est un manquement à l’honneur. Pour Jean Martin, seule l’indignité des officiers doit être pointée du doigt : « Que les Saxons fussent Allemands avant tout et qu’ils désirassent la chute de Napoléon, qu’ils eussent en conséquence refusé de marcher et de combattre (ce que leur nombre aussi bien que la situation générale leur eussent permis de faire), cela se serait compris et ils en avaient parfaitement le droit ; ou même, qu’ils eussent attendu d’être sur le champ de bataille pour nous abandonner, on pourrait le pardonner, quoique cela se comprenne moins ; mais ce qui ne se comprend plus, c’est de mitrailler immédiatement les compagnons d’armes qu’ils viennent de quitter. Voilà ce qu’il est impossible de justifier, et je suis convaincu que ce ne fut pas ici la faute des soldats ; jamais, non jamais, des soldats laissés à eux-mêmes ne se seraient conduits de cette manière, ils furent entraînés par l’autorité de leur chef16. »

L’un des officiers supérieurs mis en cause, le général Normann, commandant de la cavalerie wurtembergeoise, défend pourtant l’honorabilité de sa décision auprès de son souverain : « Le 6e corps a été complètement dispersé le 16 et nous avons seulement sauvé nos vies en nous enfuyant. Aujourd’hui, il a été assailli par des forces supérieures et j’ai été taillé en pièces avec la brigade. Les forces alliées victorieuses se sont avancées de tous les côtés et j’ai pu sauver la brigade seulement en passant dans leur camp. J’ai été immédiatement présenté aux deux monarques alliés et ai reçu la permission de rester, armés, derrière les lignes alliées jusqu’à ce que les conditions nous permettent de retourner dans la patrie, ou jusqu’à ce que Votre Majesté décide du sort de la brigade. […] J’ai dû prendre une décision rapidement et seul, et ai saisi cette occasion de sauver six cents hommes courageux pour la Patrie17. » Normann insiste sur deux aspects : il rappelle d’abord que sa patrie est le Wurtemberg et qu’il doit finalement répondre des intérêts supérieurs de ce royaume avant de ceux de la Grande Armée et de la France ; il développe ensuite l’idée selon laquelle l’officier a comme responsabilité de ne pas sacrifier inutilement la vie de ses hommes. On assiste ainsi à l’émergence de nouvelles conceptions de l’honneur dans des combats dont l’intensité semble plus forte.

Ce tiraillement ne s’observe pas chez les seuls « traîtres » allemands. Il touche également les Polonais de la Grande Armée. Quand Poniatowski, nommé maréchal trois jours plus tôt, vient prendre ses ordres auprès de Napoléon le 19 au matin, il est affecté d’« une expression de tristesse et d’amertume »18. Quelques heures plus tard, il fait partie des hommes qui ne parviennent pas à traverser l’Elster et la Pleisse après l’explosion du pont et finissent noyés. Tandis que Napoléon regroupe les débris de ses troupes à Lindenau pour effectuer sa retraite à travers l’Allemagne, un débat s’ouvre parmi les chefs polonais, « les uns exposaient que […] les troupes polonaises devaient cesser de marcher en avant. Ils ajoutaient que l’armée polonaise avait suffisamment affirmé son dévouement et sa fidélité à l’Empereur en l’accompagnant jusqu’alors et en combattant pour lui, qu’on ne voyait pas la nécessité de suivre l’Empereur jusqu’au Rhin et de verser ce qui restait du sang des braves qui avaient échappé à la mort. Enfin, on déclarait que l’honneur de l’armée polonaise était sauf et qu’il fallait épargner la vie de nos si braves compatriotes19. »

Pour conclure, on peut donc considérer que l’honneur sous le Premier Empire s’inscrit dans un ensemble de valeurs au sein duquel la bravoure, le sacrifice de sa personne ou de son régiment pour l’intérêt de l’armée et le patriotisme sont des piliers. Alors que le moral des officiers et des soldats dans la Grande Armée fléchit aux lendemains des pourparlers de paix avortés à Prague au cours de l’été 1813, Napoléon continue d’invoquer l’honneur militaire pour motiver ses hommes. À Leipzig, il l’oppose aux membres de son entourage partisans d’un compromis avec les coalisés, il le met en scène. Il en fait ensuite l’élément d’explication de la défaite, rejetant la faute sur les Allemands et les hommes chargés de miner le pont sur l’Elster. Pour autant, on voit des conceptions différentes s’exprimer dans les diverses strates de la Grande Armée. Le puissant lien avec le patriotisme explique que des corps étrangers de la Grande Armée se désolidarisent de celle-ci. Cependant, ce divorce résulte principalement du sentiment chez les officiers que le sacrifice de soi a des limites, qu’il n’a du sens que lorsqu’il est au service de la cohésion de l’armée. Pour bien des acteurs, ce sacrifice ne relève plus de l’honneur s’il ne peut amener à la victoire, mais répond simplement à l’aveuglement d’un chef qui refuse de voir l’Europe lui échapper.

La Révolution et l’Empire semblent avoir effacé la « guerre réglée » du xviiie siècle. Dès lors, la préservation de ses hommes devient un souci de plus en plus prégnant chez l’officier. Après les Allemands ou les Polonais à Leipzig, Murat, roi de Naples, adopte le même point de vue en 1814 : « Je sais qu’on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans mon armée par de faux sentiments d’honneur et de fidélité à assujettir le monde à la folle ambition de l’empereur Napoléon20. » En avril 1814, les maréchaux poussent Napoléon à abdiquer : obtenir la paix européenne devient un devoir prioritaire. Prégnant dès la bataille de Leipzig, ce souci de préserver le sang des soldats s’impose désormais comme un fondement de l’honneur des officiers. On peut percevoir l’enracinement de cette idée au cours du premier xixe siècle. On reprochera ainsi à Lord Cardigan d’avoir futilement mener ses cavaliers à la mort lors de sa « charge héroïque » à Balaklava, au cours de la guerre de Crimée, au nom d’une acception périmée de son honneur.

1 Lucien Febvre, Honneur et patrie. Une enquête sur le sentiment d’honneur et l’attachement à la patrie, Paris, Perrin, 1996.

2 Joseph Grabowski, Mémoires militaires de Joseph Grabowski officier à l’état-major impérial de Napoléon Ier 1812-1813-1814, Paris, Teissèdre, 1997, p. 63.

3 A. Desbordeliers, Morale militaire, Paris, Bouchard-Huzard, 1844, p. 94, cité par Laurence Montroussier, Éthique et commandement, Paris, Economica, 2005.

4 William Wolf Tone, Récits de mes souvenirs et campagnes dans l’armée française, Paris, La Vouivre, 1997, p. 33.

5 Surnom donné aux conscrits des classes 1814 et 1815 appelés dès la campagne de 1813. L’appellation s’explique par la signature du senatus-consulte du 9 octobre 1813 par l’impératrice nommée régente.

6 Jean Martin, La Bataille et la Retraite de Leipzig. Extrait des souvenirs d’un ex-officier, Paris, Pichon-Lamy et Dewez, p. 21.

7 Expression volontiers utilisée par Napoléon dans ses proclamations pour exalter la bravoure de ses soldats.

8 Jean Nicolas Noël, Souvenir militaire d’un officier du Premier Empire (1795-1832), Paris, Le Livre chez vous, 1999, p. 78.

9 Elzéar Blaze, La Vie militaire sous le Premier Empire, Paris, Garnier, 1837, pp. 81-82.

10 Cité par Alain Pigeard, Leipzig. La bataille des nations, Paris, Napoléon Ier éditions, 2009, p. 20.

11 Lubin Griois, Mémoires, Paris, Plon, tome II, p. 249.

12 Bonaparte aurait affirmé en 1802 devant Cambacérès et Rœderer qui s’inquiétaient de la création de la Légion d’honneur : « C’est avec des hochets que l’on mène les hommes. »

13 Auguste Daniel Belliard, Mémoires du comte Belliard, Paris, Berquet et Pétion éditeurs, 1842, vol. I, pp. 127-130.

14 Joseph Grabowski, Mémoires militaires, op. cit., p. 69.

15 Nouvelles officielles de la Grande Armée, publiées dans le Moniteur universel, 30 octobre 1813.

16 Jean Martin, La Bataille et la retraite de Leipzig, op. cit., pp. 62-63.

17 Hauptstaatarchiv Stuttgart, J 191Württemberg, Friedrich I König von, lettre du général Normann le 18 octobre 1813.

18 Joseph Grabowski, Mémoires, op. cit., p. 74.

19 Ibid., p. 79.

20 Proclamation de Murat à ses troupes le 30 janvier 1814 à Bologne, A.N., 31 AP 20.

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