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N°37 | Les enfants et la guerre

Jean-Luc Cotard

« Ton père est toujours à côté de toi »

Ils s’appellent Hubert et Catherine. Ils sont frère et sœur. Hubert est l’aîné. Il est né en 1949 en Autriche, à Feldkirch, pas loin d’Innsbruck. Son père était alors lieutenant au 6e bataillon de chasseurs alpins (6ebca) et faisait partie des forces françaises d’occupation. Catherine est née un peu plus tard, en 1951, à Saint-Mandé. Leur père, Georges, était saint-cyrien. Dans l’annuaire 2015 de la Saint-Cyrienne, l’amicale des saint-cyriens, son nom figure parmi ceux des « morts pour la France » de la promotion Leclerc (1946-1948), juste au-dessus des noms des décédés de la promo, eux-mêmes au-dessus de la liste de ceux qui sont encore en vie. Hubert et Catherine sont des pupilles de la nation, ceux-là mêmes que le président Macron a honorés le 14 juillet 2017, ceux-là auxquels depuis cent ans « la France […] doit son soutien constant et durable »1.

Dans un numéro d’Inflexions traitant des enfants et de la guerre, il était impossible de ne pas évoquer les orphelins de guerre. Cet article ne cherche pas à faire un point sociologique ou scientifique sur le sujet en France ou à plus forte raison dans le monde ; tout au plus permettra-t-il de comprendre, par touches successives, certains aspects de la vie de ces hommes et femmes grâce à la rencontre avec cette fratrie qui achève sa vie active et commence à regarder le passé, à dresser le bilan d’une vie. Il raconte une rencontre plus qu’il ne cherche à théoriser. L’idée initiale était d’entendre Hubert Pousset, parce qu’il était en contact plus ou moins directement avec le monde militaire. Lui et personne d’autre. Or, au cours de l’entretien, il a fait allusion au travail de mémoire qu’effectue sa sœur sur leur père à partir de la correspondance échangée par leurs parents comme de documents administratifs ou des recherches réalisées en son temps par leur grand-père paternel. Nous avons donc décidé de rencontrer également Catherine afin de mieux connaître ce père, mais aussi pour savoir s’il n’y avait pas une différence de perception de la situation d’orphelin au sein d’une même fratrie. Ces rencontres, puis la lecture commune de cet article, leur ont fait découvrir réciproquement, parfois avec émotion, des aspects de leurs vies respectives.

Hubert et Catherine arrivent donc à l’âge de la retraite. Depuis 1954, ils sont officiellement orphelins de guerre et pupilles de la nation. Hubert est consultant en outplacement et travaille beaucoup avec des officiers qui quittent l’uniforme. Catherine a suivi son mari, lui aussi saint-cyrien, dans différentes garnisons. L’un et l’autre sont mariés et ont des enfants : sept pour Hubert et cinq pour Catherine, qui a aussi de nombreux petits-enfants. Marie-Hélène, leur mère, vit toujours. Elle ne s’est jamais remariée. Très rapidement après la disparition de son mari, elle est devenue kinésithérapeute, d’abord à Avranches, puis à Asnières, en région parisienne. Elle a été un roc pour ses enfants ; elle est devenue un soutien solide pour les deux couples.

Le lieutenant Georges Pousset, puisque c’est son nom, est né le 9 juin 1924 à Vannes où son père, lui aussi officier, était en garnison au sein du 35e régiment d’artillerie de campagne. Il est « considéré décédé à la suite d’une dysenterie le 11 août 1953 en Indochine alors qu’il était en captivité au camp 5, 3e interzone »2. Son acte de décès est parvenu à la famille via la mairie de Quintin3 en décembre 1960, après que la pièce a été réclamée au ministère des Anciens combattants et des Victimes de guerre. Car pendant sept ans, l’épouse et le père avaient refusé la régularisation à l’état civil, espérant que Georges fasse partie des derniers prisonniers détenus par le Vietminh. D’ailleurs, lorsqu’en 1968 Paris Match publia un article sur des Français encore prisonniers en Indochine, Hubert et Catherine se sont demandé s’il convenait de montrer le numéro à leur mère. Quand ils racontent l’anecdote, l’un et l’autre séparément, leur auditoire sent l’immense espoir incrédule qui était alors né en eux : « Je me suis sentie envahie [ce jour-là] à la fois d’une espérance extraordinaire et d’un doute raisonnable, pour ne pas souffrir encore, et ne pas voir maman découragée4. » Cet espoir est stoppé net par leur mère finalement mise au courant : « Non, votre père est mort. Il n’a pas survécu. » Pourtant, elle a écrit au journal pour avoir des précisions qu’elle n’a pas obtenues ; on ne lui a pas répondu, rapporte Catherine.

Le lieutenant Pousset s’est porté volontaire pour l’Indochine. Il semble qu’il ait peu apprécié que certains de ses camarades tentent d’échapper à ce type de séjour. Il a rejoint la Légion étrangère en 1951. Après un séjour de formation à Sidi Bel Abbès5, il débarque en Cochinchine en septembre. Il est affecté au 2e bataillon du 5e régiment étranger d’infanterie (ii/5e rei), le régiment du Tonkin, celui qui a résisté en mars 1945 au coup de force japonais et a rejoint la Chine en combattant.

Le bataillon est stationné à Tien Yen, dans le nord du delta tonkinois, où il participe à des travaux de fortification et à quelques combats, à l’extrémité orientale de la rc4. Ses fonctions d’officier renseignement et transmissions n’enchantent guère le lieutenant Pousset, un travail de bureau loin du commandement des légionnaires, du combat quotidien et de l’action : « J’en ai assez du secteur. Je commence à avoir envie de commencer à rechercher une place dans le coin où est [mon ami] Mazars »6 ; « Je pensais avoir une bonne nouvelle à t’annoncer, mais il n’en est rien : je reste ici et la mutation espérée n’aura pas lieu. C’est ennuyeux car la vie que nous menons est peu active. Ce sera pour une autre fois »7 ; « Mais j’en ai de plus en plus assez des états-majors et pc. Quel panier de crabes ! J’ai donc demandé ma relève. Mais je crois que je ne suis pas près de l’avoir car il n’y a personne en ce moment à mettre à la place »8. Il n’est pour autant pas exempté de « sorties », puisqu’il est cité à l’ordre de la division pour avoir commandé au feu une compagnie de supplétifs Man au cours d’une opération fin avril 1952.

Fin juillet 1952, il rejoint le sud du delta avec le ii/5e rei. Il est toujours officier renseignement. Il découvre Phat Diem, un secteur à forte présence vietminh dans la région du Thanh Hoa. Les compagnies y sont réparties en postes de section. Le 21 octobre, son camarade Stéphane Marielle-Théhouart, ancien du 6e bca comme lui, tombe au combat lors d’une embuscade à quatre cents mètres du poste de Dong Phu dont il avait la responsabilité. Georges Pousset est alors immédiatement envoyé prendre le commandement de ce poste qui contrôle un des accès au fleuve Day, affluent du fleuve Rouge. « Cette vie de poste me plaît. Au moins, ici, je suis le patron. Tandis qu’au PC, il y en avait toujours au moins un au-dessus. La seule chose que je demande au PC, c’est de tirer au canon quand je le lui demande. »

L’artillerie, c’est justement ce qui manquera au poste de Dong Phu dans la nuit du 16 au 17 novembre 1952. Déjà le 31 octobre précédent, il avait été harcelé par des tirs au mortier. Le dimanche 16 novembre, peu après le départ de la patrouille, il est attaqué en même temps que son homologue de Dong Bien, situé un peu plus à l’ouest, et que la position d’artillerie de Phuc Nhac. Il est minuit cinq. Un coup au but détruit le poste de commandement ainsi que les radios le reliant à la compagnie et à l’artillerie. Le poste résiste cependant plus d’une heure trente avant d’être submergé par les unités vietminh qui ont pu par ailleurs bloquer une colonne de secours plus à l’ouest.

Les combats ont visiblement été violents : un sous-officier rescapé déclare que les agresseurs ont mis deux heures et demie pour ramasser leurs morts. Il a vu le lieutenant Pousset, blessé au genou, tomber dans les barbelés. Des témoins rapportent qu’après un séjour au camp n° 1, où il semble être passé devant un tribunal du peuple en raison de sa fonction d’officier renseignement, il a été emmené enchaîné, début janvier 1953, vers une destination inconnue. Celle-ci s’avère être le camp n° 5, réputé plus dur que le n° 1 et dont il y a peu de rescapés9. La dernière des deux lettres envoyées de captivité à sa femme se veut rassurante. Elle date de la fin avril 1953. L’armée populaire du Vietnam le déclarera mort le 11 août. Mais plusieurs témoignages, tant de civils que de prisonniers libérés, font état de rencontres ultérieures. Des dires qui jetteront la suspicion sur la réalité des conditions de son décès dans l’esprit de son père, qui le croira longtemps détenu en Chine10.

Cette histoire, Hubert n’est capable d’en donner que les grandes lignes, alors que sa sœur connaît tous les documents par cœur. Hubert ne se souvient pas de son père, si ce n’est d’une ombre qui entre dans la pièce où il devait faire la sieste. À cette évocation, son regard part dans le vague et le silence s’impose quelques instants. Sa sœur, quant à elle, ne l’a pas connu, mais donne des milliers de détails à la fois, presque comme si elle l’avait suivi en Indochine.

Lorsqu’Hubert a été sollicité pour ce témoignage, il a tout de suite dit oui : « Vous arrivez au bon moment, au moment où j’ai envie d’en parler, pour expliquer à mes enfants et mes petits-enfants. » Dans la foulée, il a envoyé par mail une liste de thèmes à aborder. Une liste qui « est sortie comme cela ». « Plus j’avance en âge, plus je peux en parler simplement », dira-t-il.

Orphelin d’un officier mort/disparu pour la France

1. Enfance : le silence et l’entourage très affectueux d’une grande famille, mais une scolarité subitement difficile.

2. Adolescence : ma mère veuve avec deux enfants ; je deviens « l’homme de la maison »… mais scolarité toujours difficile qui me gâche la vie.

3. La grande famille/le socle : ma mère, ma sœur et moi sommes de tous les événements, et toujours attendus et entourés très affectueusement et joyeusement.

4. Les remplaçants de mon père, de mon enfance jusque dans mon travail ou mes loisirs.

5. L’impossibilité de faire le deuil pour ma mère et pour nous, ses enfants :

  • la disparition d’un père, le manque de preuves de son décès ; le rapatriement de corps d’officiers d’Indochine auquel ma mère n’a jamais cru ;
  • le scoop demeuré sans réponse de Paris Match en 1968 à propos d’officiers « encore vivants en Indochine dans des camps de prisonniers » ;
  • les recherches de mon grand-père jusqu’à la fin de sa vie ;
  • leur reprise par ma sœur aujourd’hui (doc de mémoire).

6. La grande adolescence, le service militaire.

7. Mes débuts professionnels, mon mariage : je vis enfin, je suis heureux !

8. La découverte que je suis un orphelin à quarante-cinq ans.

9. La découverte de l’importance du père et du manque à travers le décès du père des autres. Le témoignage lors de la loi pour le « mariage pour tous ».

10. Qui aurais-je été s’il avait été là ?

11. Nous aurions été plus riches (vacances, voitures, maisons...).

12. J’aurais eu d’autres frères et sœurs.

13. Nous aurions vécu et été éduqués autrement.

14. Le retentissement sur mes propres enfants.

15. Mon père, un homme admiré dans ma famille par ceux qui l’ont connu.

16. L’amour idéalisé mais réel entre mon père et ma mère.

17. La vocation (idéalisée aussi) de l’officier.

18. Pour le psy : à la recherche de mon père à travers la rencontre d’officiers dans mon métier, un heureux hasard !

19. La « famille militaire » retrouvée en fin de carrière : ma fierté d’être filleul de la promo « Général Leclerc » et de travailler avec l’ascvic et La Saint-Cyrienne.

L’amour vainqueur de la mort

C’est ce canevas qui a été peu ou prou utilisé pour conduire l’entretien du frère, un peu moins pour la sœur, d’autant qu’avec cette dernière un long moment a été consacré à la connaissance des circonstances de la mort de son père.

Ce canevas était d’emblée émouvant et laissait présager une rencontre forte. Pourtant, le jour venu, Hubert a commencé par dire que sa position n’avait rien d’original et qu’il avait vécu dans une famille heureuse ; que sa mère, sa sœur et lui-même avaient toujours été entourés par les familles maternelle et paternelle. Il se tenait en retrait sur son siège, derrière une table presque vide à l’exception d’une tablette poussée loin sur sa droite. Il faudra attendre la fin de l’entretien pour que la carapace se fendille.

Catherine, elle, reçoit dans son petit salon meublé de meubles anciens. Elle reçoit en véritable femme d’officier. La collation est généreuse, l’accueil chaleureux. Elle ne dément pas le fait que la cellule familiale ait été entourée. Elle parle d’une tribu qui se retrouve à la moindre occasion, entre la Bretagne maternelle et la région parisienne. Elle établit juste un distinguo léger entre les deux familles : la maternelle très prévenante, la paternelle faisant face à la douleur – sur onze enfants, trois fils officiers sont morts au combat ou des séquelles de blessures, et trois gendres, eux aussi officiers, sont tombés au champ d’honneur. Mais malgré cette famille nombreuse, elle souligne une forte solitude. « Les années du collège, quand Hubert a été envoyé faire ses études à la maîtrise de Notre-Dame de Paris, ont été douloureuses » ; elle se retrouvait seule en rentrant à la maison, le temps que sa mère revienne de son travail. Elle parle même très vite de « double peine » : le père est « absent » et il ne faut pas être trop joyeux quand il y a matière à se réjouir, par exemple pour de prochaines fiançailles ; il ne faut pas rappeler à la mère des souvenirs qui pourraient se transformer en douleur. « On sentait que maman était très sensible, on ne voulait pas lui faire de peine. » Avec le recul, elle souligne que « cela était le point de vue d’une tante, mais pas de sa mère qui [la] voulait heureuse ».

Hubert, lui, ne semble pas atteint par cette double peine, mais souligne d’importantes difficultés de mémorisation, de grandes difficultés scolaires brutalement à neuf ans, alors que l’année précédente, il était toujours parmi les deux premiers de sa classe. Il lui faudra d’ailleurs plusieurs tentatives pour réussir son baccalauréat, qu’il n’obtiendra que pendant son passage sous l’uniforme.

Pour lui, les choses sont telles qu’elles sont et il n’y a visiblement pas lieu de se plaindre. « Ça ne nous empêche pas de vivre », dit-il. Catherine, en revanche, semble plus révoltée, surtout lorsqu’elle évoque son grand-père paternel qui aurait « préféré que son fils meure glorieusement au combat plutôt que d’être capturé »11 ; tous deux se souviennent de lui comme d’un homme visiblement pourvu d’une forte personnalité. Et avec humour, Hubert évoque l’éducation qu’il aurait pu recevoir de son père possible clone de son propre père, pratiquant le lever des couleurs le matin, ou l’épée de Damoclès de coups de canne, surnommée saint François par sa grand-mère, en cas de désobéissance.

Catherine s’est jetée dans les recherches sur son père comme sur une bouée. Elle a repris les travaux de son grand-père paternel, a tout organisé, classé, dactylographié. Elle a passé de nombreux après-midi au Service historique de la Défense à Vincennes, multiplié les contacts avec les anciens combattants, parfois des témoins de la chute de Dong Phu. Elle avait besoin de connaître son père, « cet illustre inconnu », de comprendre son travail, sa vie de tous les jours, pourquoi il avait choisi de partir en Indochine alors qu’il avait des enfants en bas âge, de comprendre le couple qu’il formait avec sa mère, d’approcher ce qu’il avait vécu et d’imaginer ses derniers instants. « Mon père a accompli sa vocation », peut-elle maintenant affirmer, exactement comme son frère le dit aussi. Mais à la différence de ce dernier, elle cherche à savoir : pourquoi les Viets ont-ils attaqué le poste de Dong Phu et pas le voisin ? Pourquoi le lieutenant Pousset a-t-il été emmené enchaîné dans un autre camp réputé plus dur ? Sa foi l’a-t-elle empêché de céder à ses tortionnaires ? Ses fonctions d’officier renseignement l’avaient-elles condamné dès sa capture ? Comment ont été ses derniers instants ? A-t-il souffert ? À qui a-t-il pensé ? Pour qui a-t-il pu prier ? « J’ai besoin de savoir ce que papa a pu vivre, assène-t-elle avec force à plusieurs reprises. J’aurais aimé rencontrer des témoins de sa captivité qui puissent me parler de lui. »

Si à la maison on ne parlait pas du père mort, ce dernier était pourtant très présent. Hubert se souvient d’avoir écouté sa mère lui lire des passages de ses lettres. Catherine les a toutes dactylographiées. Leur lecture montre les soucis d’un jeune couple – les conseils financiers rappellent que les femmes n’étaient pas majeures financièrement à cette époque –, le besoin de complicité, l’attente des retrouvailles, mais aussi l’espoir de gloire du jeune officier qui souhaite en découdre. On y parle beaucoup de foi aussi : « Il ne s’agit pas de savoir si l’on meurt ou non pour une chose qui en vaut la peine. Il s’agit de savoir comment on meurt, à quoi on pense en le faisant. Je crois à la valeur intrinsèque d’un geste. Et j’ai la foi que Dieu ne nous a pas mis dans cette situation pour une idiotie. Prie beaucoup pour moi, pour que cette foi soit plus vive, cette confiance et cet abandon réels, et non paresse intellectuelle12. »

Catherine a mis en exergue quelques citations tirées des annotations écrites par sa mère sur ces missives : « On ne peut rester sur place, il faut choisir entre avancer et reculer » ; « Dans trois semaines, ce sera presque Noël. Il faut que tu fasses un Noël splendide avec les enfants ! » ; « Ce que tu me dis des enfants me fait comprendre qu’ils ont déjà bien changé depuis mon départ, me permet aussi de les suivre » ; « Ils ne seront pas des inconnus pour moi au retour » ; « Je suis heureux qu’Hubert soit un garçon gai, un peu turbulent, affectueux avec sa sœur. Quant à Catherine, qui n’a d’autre souci pour l’instant que de bien se porter et de devenir jolie, tout semble aller bien pour elle » ; « Prendre la vie du bon côté, être heureux des difficultés qui surviennent » ; « C’est bien beau une famille et cette confiance absolue que chacun a pour l’autre » ; « Regarde les enfants : crois-tu qu’ils doutent un seul instant de notre amour pour eux ? Élève-les dans l’amour ! » ; « C’est à travers l’amour des parents qu’ils doivent sentir l’Amour de Dieu » ; « Nous sommes solidaires tous les quatre. Il n’y a pas des parents et des enfants, il y a une famille, et les enfants répondent toujours à l’amour » ; « Le Seigneur nous demande de vivre dans la joie et l’amour » ; « De la joie, de la charité, c’est ce qu’il faut apporter aux autres ».

La foi et tout ce qui en découle est sous-jacent dans tout le discours du frère et de la sœur. Amour, charité, pardon sont présents dans leurs paroles à tous deux. Hubert insiste moins que Catherine sur les vertus théologales qui lui sont visiblement importantes au quotidien, d’autant plus que cette dernière sait que son père en parlait beaucoup. Il s’agit d’un héritage de l’amour de leur père et de leur mère. Tous les deux insistent sur le « modèle de veuvage »13 que leur mère a été : soutien consolateur du grand-père, qui pourtant « manquait de tact »14 ; fidélité, tendresse et amour pour ses enfants. « Elle ne pleurait pas. » Hubert se définit comme catholique pratiquant. Lors de la « querelle » du « mariage pour tous », il était dans le camp de la « manif pour tous ». Il a écrit sur un site un post traitant de l’importance du père pour l’éducation des enfants. Il était très heureux de son argumentation, mais il ne retrouve plus le texte et il serait bien gêné pour le reproduire.

Ce n’est qu’à quarante-cinq Hubert a accepté l’idée d’être orphelin, quand il a assisté aux obsèques du père de l’un de ses amis. Il s’est alors surpris à penser que celui-ci avait la chance de voir le cercueil descendre dans la tombe. Il s’est rendu compte que les enterrements auxquels il avait assisté au sein de sa famille n’ont jamais été des moments tristes, mais plutôt des réunions de famille heureuses. Il s’est aussi alors aperçu qu’il n’avait pas, et pour cause, vu descendre le cercueil de son père dans la tombe, qu’il n’avait pas d’endroit où se recueillir. Sur ce sujet, Catherine remarque que les Américains ont pu rapatrier toutes les dépouilles de leurs morts à l’issue de la guerre du Vietnam, pas les Français. Au milieu des années 1990, leur mère est partie une dizaine de jours au Vietnam avec des camarades de promo de son mari. Mais impossible de s’arrêter à proximité des lieux des combats ou des éventuels lieux de détention : « Il n’y a jamais eu de prisonniers français en Indochine15. »

On comprend facilement que pour cette famille l’expression « faire son deuil » revêt un caractère impossible. Hubert dit que cela n’est pas fondamental. Pourtant, l’absence de tombe, l’incertitude sur la mort réelle ou non du père, les délais administratifs volontairement prolongés par le grand-père dans l’espoir de voir revenir son fils, tout cela crée une situation difficile. Il y a bien le nom « Georges Pousset » gravé sur le mémorial des guerres en Indochine de Fréjus, « mais c’est un nom parmi des milliers. C’est tout, c’est froid », s’enflamme Catherine. Tous deux ainsi que leur mère ont été invités à l’inauguration de ce mémorial. Mais cela ne « répare pas l’injustice de l’oubli de cette guerre » dans l’imaginaire national. « On a reçu un beau courrier, il y a eu une belle cérémonie avec prise d’armes… J’ai été très émue, mais très amère. » Quelques années plus tard, Hubert y a emmené ses enfants pour leur montrer le nom de leur grand-père. Contrairement à ce qu’il pensait, et à son grand étonnement, ils ont été très intéressés par ce qu’ils y ont appris, au point que la visite a duré beaucoup plus longtemps que prévu, au point de se promettre d’y revenir.

Accepter d’être orphelin à quarante-cinq ans va de pair avec le fait de refuser d’entrer dans la case « pupille de la nation ». « Pupille, ça fait enfant. Or je devais être l’homme de la famille. » Un pupille de la nation, dans son imaginaire, c’était un pauvre, un délinquant, c’est-à-dire soit un paria, soit un individu qui attire la compassion, en tout cas celui « qui est montré du doigt ». Or Hubert refuse la compassion ; il veut être comme les autres ! C’est pourquoi, alors qu’il était dispensé de service militaire, il a demandé à partir sous les drapeaux. Sans qu’il s’étende sur cette période, son auditeur comprend facilement qu’il a été déçu par ce qu’il y a vécu. Peut-être n’y a-t-il pas retrouvé ce qu’il avait imaginé au travers de la geste familiale, des discours et des exigences du grand-père, du portrait du père. Lorsque sa mère lui conseillait d’écrire dans ses premiers curriculum vitæ qu’il était pupille de la nation, il refusait : « Je ne comprenais pas en quoi cela pouvait être utile ou intéressant pour le recruteur. Au contraire, je trouvais cela plaintif. » Maintenant, il comprend que cela a du sens, explique des réactions. Et puis, aujourd’hui, il est fier de pouvoir dire : « Mon père est mort pour la France en Indochine. »

Quand on demande à Hubert ce qui lui a manqué du fait de l’absence de son père, il explique tous les palliatifs imaginés par sa mère et sa famille pour qu’il soit au contact d’hommes, se crée sa personnalité d’homme alors qu’il était entouré de femmes. Il parle ainsi d’un ami qui l’a initié au bricolage, d’un oncle qui le prenait sous son aile par intermittence, de son grand-père qui lui a appris à manier la scie égoïne. « Pas grand-chose ne m’a manqué en fait », explique-t-il dans un premier temps. Mais plus tard au cours de l’entretien, avec le recul du père de famille qu’il est devenu, il reconnaît qu’il lui a manqué quelqu’un. Il « cherchait l’échange » avec quelqu’un qui lui donne des repères, des repères pour le quotidien, pour l’analyse de l’environnement économique, politique, pour parler éducation sexuelle, pour être le confident, le complice qui comprend et aide à résoudre les conflits ou les problèmes avec les copains. Bref, quelqu’un pour aider à décoder la vie. « Oui, absolument », son père lui a manqué. À cette évocation, le silence, le second de l’entretien, est long ; il se termine par un petit sourire d’abord triste puis plus vif qui se transforme en rire un peu gêné. On ne s’attarde pas. On ne se plaint pas. On serre les dents, discrètement. On passe. Un des rares moments où le regard d’Hubert s’illumine est celui où il parle du chant, et en particulier de la chorale au sein de laquelle, à vingt-cinq ans, il a rencontré sa femme.

Pour Hubert et Catherine, le père n’a jamais été là. Mais paradoxalement, il est très présent. La fratrie se livre selon des modalités différentes. Lui parle de son « père », elle de « papa ». L’un rejette les détails, l’autre s’y noie. Elle poursuit d’ailleurs ses recherches pour « connaître la vérité ». L’un et l’autre reconnaissent être toujours à la recherche de leur père, sous une forme ou sous une autre. Il veut prendre du recul, se cache derrière un paravent de pudeur ; elle s’agite et se révolte, se passionne et interroge. « Ton père est toujours là à côté de toi », a dit à Hubert un frère de Foucauld, aumônier militaire et surtout ami de son père. Quand on lui demande quels conseils il donnerait à un orphelin, il se compare à celui qui perdrait son père à l’âge de dix ans et explique que lui a vraisemblablement moins souffert, son père ayant été toujours absent ; il imagine son drame moins profond, un changement moins violent. « Il faut qu’on sache que nous avons été heureux », insiste-t-il à plusieurs reprises. Puis il hésite, regarde fixement la table lisse devant lui, les mains bien à plat, relève lentement la tête, légèrement penchée, avec un regard profond et fixe, et dit d’une voix douce et claire : « Il faut vivre. » Son visage rayonne véritablement d’une joie simple.

1 Lire le discours du président Macron à l’issue du défilé du 14 juillet 2017, très peu repris dans la presse.

2 Lettre du 28 juin 1957 adressée par le ministre des Anciens combattants et des Victimes de guerre au directeur de la Caisse d’allocations familiales de la Manche.

3 Quintin, dans les Côtes-d’Armor, est le village d’où est originaire la famille, qui y possède une grande maison propice aux grandes fêtes familiales.

4 Catherine.

5 Garnison de la maison mère de la Légion étrangère en Algérie, aujourd’hui située à Aubagne.

6 Lettre du 17 février 1952. Le lieutenant Henri Mazars, de la même promotion de Saint-Cyr, tombe le 8 septembre suivant à la tête d’une section de supplétifs du 3e régiment étranger d’infanterie.

7 Lettre du 6 mars 1952.

8 Lettre du 29 juin 1952.

9 Pour en savoir plus sur les camps vietminh, lire Robert Bonnafous « Les prisonniers de guerre du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient dans les camps vietminh, 1945-1954 », thèse de doctorat d’université présentée et soutenue publiquement, Montpellier, 1985.

10 Lettre du commandant Pousset au ministre des Anciens combattants et Victimes de guerre du 8 janvier 1954 : « J’ai au contraire de fortes raisons de croire que mon fils est vivant et captif dans un bagne asiatique. »

11 Correspondance entre le commandant Pousset (le grand-père paternel) et le général de Linarès.

12 Lettre du 4 avril 1952.

13 Catherine.

14 Catherine.

15 Propos rapportés par Catherine, qui relate une conversation entre un colonel de la promotion de son père et l’interprète locale : il demandait de s’arrêter dans un secteur, où lui-même avait été retenu prisonnier, pour se recueillir sur la tombe de ses camarades.

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