N°28 | L'ennemi

André Thiéblemont

Les rapports du combattant français à l’ennemi

Le lointain et le proche

« L’ennemi qu’il faut abattre sans faiblir doit faire figure d’alien, monstre d’inhumanitĂ© ou redoutable parasite. [...] L’adversaire est chosifiĂ© en une entitĂ© malfaisante, subsumĂ©e dans un vocable qui, au fil du conflit, agira comme un stimuli (sic), […] commandant un “rĂ©flexe Ă©liminationniste”. La mise Ă  mort du fellouze, du Boche, du nyaq (ce jaune, ou encore ce bridĂ©), du bolchevik (ce rouge), du barbu, de l’intĂ©griste, etc., et les douleurs qui l’accompagnent pourront procurer une vive satisfaction1. Â»

Ce propos Ă©tablit un lien systĂ©matique entre des qualifications qui diabolisent l’ennemi et les comportements des combattants. Il est scandaleux ! Il est vrai qu’à l’arrière, sur l’horizon des conflits, croyances, propagandes et stĂ©rĂ©otypes donneront le plus souvent des images avilissantes et terrifiantes de l’ennemi. Mais il est fallacieux d’en dĂ©duire que tous les soldats partent au combat avec de telles images en tĂŞte. Et dans la zone des combats, sans prĂ©tendre faire le tour d’une question bien complexe, on peut avancer que selon les Ă©poques et les mentalitĂ©s, selon les types de conflit et les situations, les rapports des combattants Ă  l’ennemi seront variables et changeants : d’une hostilitĂ© exacerbĂ©e qui fait de l’ennemi une cible humaine furieusement abattue jusqu’à des face-Ă -face dĂ©pourvus d’hostilitĂ© qui peuvent dĂ©boucher sur la reconnaissance d’un autre soi.

  • L’ennemi au loin : stĂ©rĂ©otypes, idĂ©ologies et croyances
  • Le barbare

Ă€ l’horizon du conflit, l’ennemi n’a d’autres visages que ceux des stĂ©rĂ©otypes que produisent des rumeurs, des mythes, des idĂ©ologies, une vision du monde ! Ă€ l’Occident, le couple antithĂ©tique barbare/civilisĂ© organise cette vision. « La guerre, et elle seule, fait exister les barbares en tant qu’ils sont ennemis Â», observe Roger Pol Droit2.

Durant la Grande Guerre, la dĂ©fense de la patrie fut assimilĂ©e Ă  celle de la civilisation luttant contre la barbarie teutonne : celle-ci fit l’objet de reprĂ©sentations avilissantes, scatologiques, bestiales, terrifiantes3. Au dĂ©but de l’annĂ©e 1940, les images de la « fĂ©rocitĂ© des Prussiens Â» restaient vivaces chez les Français, observe Patrick Buisson4 : « Ă€ la ville comme Ă  la campagne, rares sont les jeunes filles Ă  ne pas sentir sur leur nuque le souffle chaud de la “BĂŞte”. Â» Pourtant, avant que certains envahisseurs ne rĂ©vèlent une autre nature de fĂ©rocitĂ© plus raffinĂ©e, paysannes, mĂ©nagères et bourgeoises dĂ©couvrirent que ces sales « Boches Â» Ă©taient « de grands garçons blonds au teint hâlĂ©, Ă  la carrure athlĂ©tique Â», manifestant une « gentillesse toute spontanĂ©e et amicale et ronde Â», comme l’écrivit Simone de Beauvoir, citĂ©e par Buisson.

Songeons au « fait colonial Â». Il fut lĂ©gitimĂ© par une conception dichotomique de l’humanitĂ© : « CivilisĂ©s d’une part, et barbares et sauvages d’autre part5. Â» L’Occident civilisateur apportait Ă  des populations primitives « la civilisation, la richesse et la paix Â»6. Michel Bodin, traitant des rapports des militaires du corps expĂ©ditionnaire en ExtrĂŞme-Orient avec les populations civiles, constate ainsi combien se manifestait « un tenace sentiment de supĂ©rioritĂ© Â» parmi les soldats français : « Dans le fond, Ă©crit-il, tous, consciemment ou inconsciemment, Ă©taient imprĂ©gnĂ©s d’une idĂ©ologie coloniale, qui, sur le terrain, explique des comportements racistes, des prĂ©jugĂ©s7. Â»

Cette vision de l’humanitĂ© n’a pas disparu de l’imaginaire national. L’idĂ©ologie pacifiste, qui condamne et diabolise la guerre ainsi que ceux qui la font, en constitue l’un de ses rĂ©cents avatars : le barbare, aujourd’hui, c’est le guerrier ! La lĂ©gitimitĂ© des opĂ©rations de maintien de la paix se nourrit encore de l’idĂ©e d’un Occident civilisateur et pacificateur s’interposant dans la violence dĂ©chaĂ®nĂ©e. Naguère, elle fut incarnĂ©e par la figure mythique du « soldat de la paix Â». La guerre totale entre Serbes, Bosniaques et Croates qui ravagea l’ex-Yougoslavie au dĂ©but des annĂ©es 1990 fut trop souvent apprĂ©hendĂ©e par nos soldats au travers de cette vision : ceux qui se faisaient la guerre lĂ -bas passaient pour des barbares. Des Ă©crits de soldats en tĂ©moignent8. Ainsi des combattants bosniaques qui, en octobre 1994, infiltraient la zone dĂ©militarisĂ©e des monts Igman pour reconquĂ©rir un territoire sur lequel certains d’entre eux pouvaient apercevoir leur maison incendiĂ©e par les Serbes. Certains Casques bleus les qualifiaient de « tueurs Â» et leur prĂŞtaient de « sales gueules de guerrier Â». D’un cĂ´tĂ©, le civilisĂ© pacificateur, de l’autre, le « sale guerrier Â» !

  • Avatars de la barbarie : communisme et islam conquĂ©rant

Dans les annĂ©es 1950, la surdĂ©termination de la puissance soviĂ©tique et de l’idĂ©ologie marxiste-lĂ©niniste produisit une autre figure stĂ©rĂ©otypĂ©e de l’ennemi, celle du communisme. Parfois Ă  raison, parfois Ă  tort, les insurrections de peuples colonisĂ©s furent alors trop souvent systĂ©matiquement interprĂ©tĂ©es comme l’œuvre de Moscou. Une rĂ©flexion attribuĂ©e Ă  LĂ©nine Ă©tait un leitmotiv du cours d’action psychologique qui nous Ă©tait enseignĂ© Ă  Saint-Cyr Ă  la fin des annĂ©es 1950 : « La route de Moscou Ă  Paris passe par PĂ©kin et quand la Chine sera communiste nous passerons par l’Afrique, car l’Europe Ă©tant tournĂ©e tombera comme un fruit mĂ»r. Â» Une image l’illustrait : une hydre rouge dont les tentacules, partant de Moscou et dĂ©bordant l’Europe par le Machrek et le Maghreb, venaient menacer Mers el-KĂ©bir. Ce cours, remarquable par ailleurs9, focalisant son enseignement sur la subversion marxiste-lĂ©niniste, nous signifiait qu’en AlgĂ©rie, notre ennemi, le Front de libĂ©ration nationale (fln), n’était qu’un agent de la stratĂ©gie soviĂ©tique. Ce faisant, cette perception de la rĂ©bellion nous masquait ses conflits internes, ses modes et pratiques d’action, ses motivations profondes, dont les racines plongeaient dans une revendication nationaliste, dans des situations de sous-administration, d’inĂ©galitĂ©, d’injustice et de paupĂ©risation auxquelles la main de Moscou Ă©tait Ă©trangère.

Trente ans plus tard, lors du conflit balkanique, c’est encore le communisme qui fut parfois perçu en arrière-plan des comportements et des pratiques des Serbes ou des Bosniaques. Les Casques bleus qui partaient en ex-Yougoslavie apprenaient que le Slave du Sud est « essentiellement malhonnĂŞte [...] parce que le communisme lui a donnĂ© le goĂ»t du mensonge Â». L’habiletĂ© des belligĂ©rants Ă  jouer des nĂ©gociations organisĂ©es par la forpronu, le fractionnement et le cloisonnement de leurs actions Ă©taient interprĂ©tĂ©s par certains officiers français comme la « prĂ©dominance de l’éducation communiste Â». Or Serbes ou Bosniaques n’avaient d’autre logique que de manipuler la forpronu pour poursuivre leurs objectifs de guerre. Quant Ă  leur cloisonnement, il n’était que la consĂ©quence d’une dĂ©structuration de la vie politique qui « territorialisait Â» le conflit et favorisait l’émergence de fĂ©odalitĂ©s et d’organisations politico-mafieuses10. Comme partout oĂą le pouvoir Ă©tatique est mis en question.

En Bosnie, parfois, ce fut aussi la figure d’un islam conquĂ©rant que certains Casques bleus reconnurent derrière le guerrier bosniaque, « Bosniouque Â» ou « Bosgnoul Â» au « regard fourbe et haineux Â». En bonne logique, les Serbes, combattant « le flĂ©au musulman Â», passaient pour « des Charles Martel du xxe siècle Â».

Cette conception bipartite du monde qui oppose un Occident des Lumières aux barbares et à leurs avatars communistes ou islamiques a donc fréquemment structuré les figures d’un ennemi fantasmé. C’est encore vrai aujourd’hui. De tous côtés, le mot barbare ressurgit, qualifiant les féodalités qui émergent de décompositions étatiques, qu’elles se réclament ou non d’un fondamentalisme religieux. Ce faisant, comme hier, les figures fantasmées des nouveaux ennemis masquent ici des revendications identitaires, et ailleurs et le plus souvent des luttes pour le pouvoir ou pour capter ou conserver une rente économique ou financière.

  • Dans la zone des combats

Les combattants n’ont pas tous en tĂŞte ces croyances sur l’ennemi que propagent l’air du temps ou des instances doctrinales et propagandistes. Ils y sont plus ou moins sensibles, plus ou moins indiffĂ©rents, plus ou moins rĂ©fractaires selon leur statut (militaires de carrière, engagĂ©s, mobilisĂ©s ou appelĂ©s), selon les Ă©poques, les mouvements d’idĂ©e, les mentalitĂ©s, les types de conflits. Les combattants qui partirent dĂ©fendre ou libĂ©rer la France face aux Germains conquĂ©rants Ă©taient certainement plus sensibles aux discours propagandistes que ceux, pour la plupart appelĂ©s du contingent, qui furent embarquĂ©s pour lutter contre l’insurrection algĂ©rienne. Quant aux militaires de carrière partant pour l’AlgĂ©rie, combien avaient en tĂŞte d’aller y dĂ©fendre l’Occident face Ă  l’hydre communiste ? DĂ©barquant en AlgĂ©rie Ă  la fin des annĂ©es 1960, pour la majoritĂ© des saint-cyriens de ma promotion, ils Ă©taient bien loin des cours d’action psychologique ! L’aventure et le baroud constituaient notre unique horizon et le fellouze n’avait d’autre visage que celui d’un ennemi un peu abstrait avec lequel nous rĂŞvions d’en dĂ©coudre. Aujourd’hui, tout laisse Ă  penser que ceux qui partent en Afghanistan ou au Mali sont dans le mĂŞme Ă©tat d’esprit11.

Cette réserve étant faite, dans la zone des combats, les situations et les circonstances de combat semblent lourdement peser sur les attitudes des combattants envers l’ennemi. Celles-ci paraissent extrêmement variées, d’une haine de l’autre exaspérée par la peur et la tension culminant dans une rage de tuer, jusqu’à sa reconnaissance comme un semblable. Contentons-nous ici de repérer les attitudes les plus marquées ainsi que les situations qui les produisent.

  • « La frĂ©nĂ©sie de tuer Â»

Durant la Grande Guerre, bien des combattants, mĂŞme parmi les fantassins, subirent la guerre sans la faire. Pour eux, le feu ennemi fut essentiellement celui du canon. C’est le constat que fait Évelyne Desbois Ă  partir du dĂ©pouillement de milliers d’écrits de soldats. Elle cite Ă  ce titre la formule de l’écrivain Émile Henriot : « La vie des combattants partagĂ©s entre les cantonnements de repos, oĂą ils ne se reposent pas, et les premières lignes, oĂą ils ne se battent pas12. Â» La haine de l’ennemi, si elle existait dans ce cas, ne pouvait qu’être relativement abstraite.

En revanche, toujours selon Évelyne Desbois, la haine des combattants pouvait s’exacerber dans une sorte d’hystĂ©rie meurtrière lorsqu’ils participaient Ă  « une phase intense de la bataille Â». Les « Boches Â» devenaient alors des cibles humaines qu’il fallait abattre : « Tuer pour ne pas ĂŞtre tuĂ©. Â» Face Ă  l’ennemi attaquant une tranchĂ©e, le commandement de « Feu Ă  volontĂ© ! Â» libĂ©rait peurs et tensions « dans la fusillade et dans les cris profĂ©rĂ©s Â» Ă  son encontre : « Jean Gouin se met en colère et l’on tire en poussant les cris les plus divers : “Envoie dedans !” “Vas-y !” “Ça chic !” “Regarde-moi ces c... – lĂ  !” “Tiens, salaud, pour ta gueule !” J’en passe. C’était pour nous une joie de taper dans ces andouilles qui venaient tout debout, en plein soleil Ă  cent cinquante ou deux cents mètres13. Â»

Certes, le temps, les Ă©preuves subies et la « cohabitation forcĂ©e avec les gens d’en face Â» modĂ©raient les sentiments envers les « Boches Â», observe par ailleurs Jacques Meyer. Mais ces dĂ©chaĂ®nements de violence pouvaient revenir « en cent occasions Â», ajoute-t-il, notamment « quand les meilleurs camarades sont abattus… Alors la frĂ©nĂ©sie de tuer saisit jusqu’aux âmes les plus pacifiques Â»14.

  • Venger les camarades

Quel que soit le conflit, la tendance Ă  vouloir venger des « camarades abattus Â» paraĂ®t ĂŞtre une constante : « Si le soldat perd un camarade au combat, [...] sa colère et son ressentiment se transforment en haine s’attachant Ă  comprendre l’expĂ©rience combattante durant la Seconde Guerre mondiale, Ă©crit Jesse Glenn Gray. La guerre prend alors pour lui l’aspect d’une vendetta15. Â»

Cette pesanteur de la « loi du talion Â» fut très prĂ©sente parmi les appelĂ©s durant la guerre d’AlgĂ©rie, alors que la plupart n’avaient pas du tout le mĂŞme rapport Ă  l’ennemi que leurs pères et grands-pères. MalgrĂ© les consignes des chefs de corps, des embuscades meurtrières y Ă©taient « parfois lourdement vengĂ©es Â»16. Au cours de son enquĂŞte auprès de trois cents appelĂ©s ayant servi en AlgĂ©rie, Jean-Pierre Vittori questionna un ancien parachutiste : « On ne vous a jamais dit pour quelle cause vous combattiez ? Â» « Pourquoi ? Dès les premiers accrochages, des copains ont Ă©tĂ© tuĂ©s ou blessĂ©s. C’est un argument largement suffisant. On veut les venger… C’est normal, c’est humain. Â» Il recueillit nombre de rĂ©cits ou de paroles tĂ©moignant de cet esprit de vengeance, y compris parmi des appelĂ©s pacifistes ou favorables Ă  l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie, soit qu’ils aient Ă©tĂ© gravement blessĂ©s, soit qu’après une embuscade leurs camarades aient Ă©tĂ© tuĂ©s ou mutilĂ©s. « Aucun raisonnement n’attĂ©nue ce sentiment Â», Ă©crit-il17.

Novembre 2004, en CĂ´te d’Ivoire. Dans le cadre de l’opĂ©ration Licorne, plusieurs Ă©lĂ©ments d’un groupement tactique interarmes (gtia) appartenant au rĂ©giment d’infanterie et de chars de Marine (ricm) sont stationnĂ©s aux pĂ©riphĂ©ries est de BouakĂ©, en soutien des forces de l’onu chargĂ©es de faire respecter le cessez-le-feu entre forces armĂ©es nationales de CĂ´te d’Ivoire (fanci) et unitĂ©s rebelles des forces armĂ©es des forces nouvelles (fafn). Le 4, les fanci rompent le cessez-le-feu. Le mĂŞme jour et le lendemain, deux avions d’attaque SukhoĂŻs frappent les positions des fafn implantĂ©es dans la ville. Nouvelle attaque le 6. Sur une des positions du gtia, un ancien sĂ©minaire, les marsouins du ricm assistent en spectateurs au « ballet aĂ©rien Â» : « Ils [les SukhoĂŻs] passent très bas, Ă©crit l’un d’eux dans le journal de marche de son peloton, lancent des roquettes, larguent des bombes, Ă©vitent les tirs de dca. Au sĂ©minaire, on se prĂ©cipite, qui avec son appareil photo, qui avec son CamĂ©scope. Â» Les avions attaquent vers l’ouest, en direction du lycĂ©e RenĂ©-Descartes oĂą sont stationnĂ©s les soutiens logistiques du gtia. Et soudain, le choc ! Sur le rĂ©seau du gtia, un radio crache le drame : vingt et un blessĂ©s et huit morts. « Les yeux pleins de larmes, il [le capitaine] annonce la triste nouvelle Ă  ceux qui ne le savent pas encore. […] Les plus anciens ont de la rage dans le regard. Ils savent que ce sont leurs amis qui sont morts Ă  quelques kilomètres de lĂ . […] Pour la nuit, le peloton barre la route aux fanci. […] Les marsouins […] sont tous remontĂ©s. Le premier vĂ©hicule fanci qui approchera sera dĂ©truit sans sommation. La vengeance est dans les esprits. Â» Le sergent Douady du 2e rĂ©giment d’infanterie de marine (rima) a vĂ©cu les mĂŞmes Ă©vĂ©nements qu’il Ă©voque dans son bel ouvrage D’une guerre Ă  l’autre. Arrivant au lycĂ©e RenĂ©-Descartes, il apprend la mort de son ami Marzais, « dĂ©capitĂ© par un Ă©clat de roquette Â» ; il a vu « les corps dĂ©membrĂ©s Â» de certains de ses meilleurs camarades. De retour Ă  son cantonnement, « les yeux embuĂ©s de larmes Â», il s’est approchĂ© d’un camarade, Julio, qui, lui, ne parvenait pas Ă  les retenir : « Nous allons leur faire payer ! Tu veux ? Nous allons nous venger ensemble. Â» Le lendemain, le gtia fonce sur Abidjan : la situation des ressortissants français, menacĂ©s par les exactions des Jeunesses patriotes18, y est dramatique. Sur l’itinĂ©raire, pas question de nĂ©gocier devant des barrages de camions ou de traverses de bĂ©ton autour desquels s’agglomèrent des populations encadrĂ©es par des milices ou par les fanci… Ils sont franchis de vive force, au canon s’il le faut19.

  • Quand l’ennemi prend le visage des populations

En Indochine, les combattants des groupements mobiles qui intervenaient dans une zone oĂą l’ennemi Ă©tait actif considĂ©raient l’indigène comme un ennemi potentiel : « Tout Jaune Ă©tait un Viet. Â» Michel Bodin en fait le constat. Il Ă©voque l’extrĂŞme tension de ces combattants : la peur et la fatigue, « la dĂ©couverte de localitĂ©s vides de leurs jeunes hommes et le mutisme des paysans Â». D’oĂą « des dĂ©bordements d’une violence imprĂ©visible si les cadres ne tenaient pas leurs hommes bien en main : [...] incendie des paillotes, [...] exĂ©cutions sommaires, torture pour obtenir des renseignements. Ces actes dĂ©truisaient parfois en quelques instants le lent travail de pacification des troupes de secteur et poussaient les paysans dans les bras du Vietminh Â»20.

L’observation pourrait ĂŞtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e. En zone d’insĂ©curitĂ©, lĂ  oĂą les combattants agissent au milieu des populations, l’ennemi devient une entitĂ© sans visage, jusqu’à ĂŞtre confondu avec des populations civiles : une situation qui, dans certaines circonstances, peut conduire Ă  des violences qui n’ont rien de lĂ©gitimes.

Durant la guerre d’AlgĂ©rie, on le sait, l’esprit de vengeance, mais aussi cette perception angoissante de l’ennemi derrière le visage de civils conduisirent Ă  bien des exactions. Cela se produisit aussi au cours de conflits plus classiques. En 1914, alors qu’ils pĂ©nĂ©traient en Belgique et en France, les Allemands Ă©taient convaincus de l’existence de francs-tireurs agissant au milieu des populations : tout civil Ă©tait donc un ennemi en puissance21.

Imaginons cette tension indescriptible du voltigeur en tĂŞte d’un groupe pĂ©nĂ©trant dans les ruelles Ă©troites d’un village… Un tir qui peut partir de cette maison… Le gosse, lĂ -bas… Mais que tient-il braquĂ© vers moi ? Un bâton ? Une arme ? Ce fut le lot de ceux qui combattirent en Afghanistan : « Ils sont lĂ  partout et tout le temps, Ă©crit le sergent Can Van Tran. Ils peuvent ĂŞtre n’importe qui, y compris les enfants. [...] Qui est qui dans ce pays ? [...] Des tirs peuvent partir Ă  tout instant et de n’importe oĂą. [...] La burqa qui s’avance vers nous cache-t-elle une femme ou, cela s’est dĂ©jĂ  vu, un suicide bomber ? […] Je n’y peux rien, je ne suis pas lĂ  pour faire du social, mais pour faire mon boulot de soldat. [...] Je n’ai d’autre choix que d’être suspicieux. C’est la vie des gars, la mienne aussi, qui est en jeu22. Â»

Pour autant, cette suspicion de l’ennemi derrière le visage d’une femme, d’un enfant, d’un paysan n’a pas conduit nos soldats Ă  des violences extrĂŞmes. Pourtant, gardons en tĂŞte le tĂ©moignage du sergent Douady. Il est Ă  la fin d’un sĂ©jour de six mois en Afghanistan. Il sort d’opĂ©rations Ă©prouvantes au cours desquelles des camarades ont Ă©tĂ© tuĂ©s ou blessĂ©s. Ă€ la recherche de poseurs d’engins explosifs artisanaux, son unitĂ© a fouillĂ© des habitations sans mĂ©nagement. Il exprime alors « l’étrange sentiment d’avoir basculĂ© naturellement vers un nouvel Ă©tat d’esprit. […] La fatigue, les morts ou les blessĂ©s successifs. […] Tout cela – et sans doute la peur d’y passer au cours des quinze derniers jours qu’il nous restait Ă  effectuer avant la fin du mandat – nous avait amenĂ©s Ă  adopter un comportement plus dur et moins conciliant envers la population locale Â»23.

  • Et quand l’ennemi pourrait devenir l’ami

Le thème des « fraternisations Â» qui se produisirent au cours de la Grande Guerre, notamment les veilles de NoĂ«l, est devenu aujourd’hui rĂ©current. Il y fallait sans doute des circonstances exceptionnelles24. NĂ©anmoins, il est vrai que le voisinage avec « ceux d’en face Â» ou encore des contacts physiques qu’occasionne la mise hors de combat de l’ennemi peuvent, au moins momentanĂ©ment, transformer l’hostilitĂ© que les combattants Ă©prouvent en attitudes bienveillantes, jusqu’à la reconnaissance d’une condition combattante partagĂ©e.

Nombre de documents tĂ©moignent d’échanges qui purent se produire durant la Grande Guerre en raison de la proximitĂ© des tranchĂ©es, sans pour autant qu’il y ait eu « fraternisation Â» : « Parfois, il y avait Ă©change de politesses, Ă©crit Louis Barthas dans son carnet de guerre, c’étaient des paquets de tabac de troupe de la RĂ©gie française qui allaient alimenter les grosses pipes allemandes ou bien les dĂ©licieuses cigarettes made in Germany qui tombaient dans le poste français. On se faisait passer Ă©galement chargeurs, boutons, journaux, pain25. Â» Jacques Meyer Ă©voque les plaisanteries que les « biffins Â» de la Grande Guerre Ă©changeaient avec les prisonniers qu’ils accompagnaient26.

C’est une observation parente que fait Jesse Glenn Gray durant la Seconde Guerre mondiale : « Lorsqu’ils font des prisonniers dans la zone de combat, les soldats ont l’occasion de connaĂ®tre l’ennemi en tant qu’être humain, et c’est lĂ  souvent une expĂ©rience dĂ©cisive. Â» Il raconte cet incident auquel il assista durant la campagne d’Italie. Son unitĂ© se trouvait au contact de prisonniers allemands dans une ferme. Les jeunes soldats fraĂ®chement dĂ©barquĂ©s des États-Unis Ă©taient très nerveux, prĂŞts Ă  faire feu au moindre geste hostile : « Tous les Allemands Ă©taient pour nous des sa27 fourbes et fanatisĂ©s. […] Nous nous regardions avec un mĂ©lange confus d’hostilitĂ© et de peur. [...] Soudain, j’entendis certains des prisonniers fredonner un air Ă  voix basse. Â» En quelques minutes, l’atmosphère « changea du tout au tout Â» : tous se regroupèrent et fredonnèrent ensemble la mĂ©lodie28.

De tels changements d’attitude paraissent ne pas avoir Ă©tĂ© courants durant les conflits de dĂ©colonisation. Les historiens ou les chroniqueurs n’en font guère Ă©tat, du moins Ă  ma connaissance. S’agissant de la guerre d’AlgĂ©rie, l’accent est plutĂ´t mis sur la torture ou sur l’élimination du prisonnier (« corvĂ©e de bois Â»). Ă€ l’exception des cas oĂą l’ennemi est hors de combat, on pourrait alors avancer que les situations de guerre de position, lĂ  oĂą l’on voisine avec « celui d’en face Â», seraient dĂ©terminantes pour que des Ă©changes autres qu’hostiles s’instaurent entre ennemis.

Cette rĂ©flexion me conduit Ă  livrer l’émouvant tĂ©moignage d’un Casque bleu du 7e bataillon de chasseurs alpins (bca), dont le bataillon Ă©tait interposĂ© entre Bosniaques et Serbes de Bosnie durant l’automne et l’hiver 1994-1995, au sommet des monts Igman qui surplombent Sarajevo, alors assiĂ©gĂ©e par les Serbes. En octobre, sa section Ă©tait adossĂ©e Ă  des positions serbes sur le col de Javorak. Des relations s’étaient nouĂ©es entre chasseurs et combattants serbes. NeutralitĂ© ou pas, l’ennemi d’alors c’étaient eux lĂ -bas, les « Bosgnouls Â», ces « sales gueules guerriers Â» agressifs, « au regard fourbe et haineux Â». Et pour les Bosniaques, ce « bataillon de Mitterrand Â» soutenait les Serbes : ils le surnommaient le « bataillon Tcheknik Â». Plusieurs « braquages mutuels Â» – famas contre kalachnikovs, affrontements de regards… â€“ s’étaient produits entre Casques bleus et Bosniaques tentant de s’infiltrer dans la zone dĂ©militarisĂ©e. Ă€ la fin du mois d’octobre, les chasseurs avaient assistĂ© Ă  leurs furieuses attaques des crĂŞtes tenues par les Serbes. Ils les avaient conquises. Et maintenant, au dĂ©but novembre, cette section voisine avec « l’ennemi Â».

Le 20 novembre, F. Bosse Ă©crit : « Tiens, des personnels descendent de la colline voisine. […] Ils vont sĂ»rement Ă  la fontaine toute proche. […] Il y en a un qui me regarde en remplissant son jerrican. […] Il s’approche. […] Je n’ai rien Ă  lui dire. En plus, il a une tĂŞte de tueur, grand, mal rasĂ©, un bandeau noir dans les cheveux. […] Il me sourit, je lui serre la main. Pendant trois jours, on a discutĂ© durant des heures. Ce qui me choque le plus, c’est la peur qu’on peut lire dans son regard qu’il ne cache mĂŞme pas, qu’il me traduit dans ses rĂ©cits : tuer est quotidien comme manger et dormir. […] Sa vie paraĂ®t ĂŞtre un enfer. Je suis volontaire, me dit-il. Je ne suis pas obligĂ©. Tout comme moi. […] On est pareil finalement, seulement j’ai eu la chance de naĂ®tre Ă  mille cinq cents kilomètres plus Ă  l’ouest. […] Fikret est aujourd’hui reparti pour d’autres combats. Après s’être dit adieu, un poids m’oppresse, j’aurais voulu lui dire tant de choses. Good Luck ! C’est si banal. Je ne le reverrai jamais. Â»

Le combattant français n’est pas un robot. En filigrane, ces notations suggèrent à quel point l’affectif peut jouer dans ses rapports avec l’ennemi. Parfois, selon les situations et les circonstances, les conventions de guerre comme l’éthique ou la morale peuvent voler en éclats, sous l’emprise de la peur, d’une tension extrême, des camarades ou de l’ami frappés mortellement, mutilés, démembrés. Seuls peuvent contenir de tels débordements de sens les pratiques d’honneur que la tradition transmet, le respect de principes tactiques et la discipline, celle du feu comme celle des hommes, mais aussi la puissance et le charisme d’un sergent, d’un adjudant, d’un lieutenant, d’un capitaine ou d’un chef de corps.

1 La EsmĂ©ralda, auteur anonyme, « Bestialisation et dĂ©shumanisation des ennemis Â», Quasimodo n° 8, « Corps en guerre (imaginaires, idĂ©ologie, destructions) Â», juillet 2006, pp. 231-243, accessible Ă  l’adresse revue-quasimodo.org/Quasimodo%20-%208_Guerre1.htm

2 Roger Pol-Droit, GĂ©nĂ©alogie des barbares, Paris, Odile Jacob, 2007, pp. 73-74.

3 Voir notamment Jean-Yves Le Naour, « Bouffer du Boche Animalisation, scatologie, cannibalisme dans la caricature française de la Grande Guerre Â», Quasimodo, op. cit., pp. 255-261.

4 Patrick Buisson, 1940-1945. AnnĂ©es Ă©rotiques. Tome I, Vichy ou les infortunes de la vertu, Paris, Albin Michel, 2008, pp. 55 et 79.

5 Daniel Rivet, « Le fait colonial et nous : histoire d’un Ă©loignement Â», Vingtième siècle. Revue d’histoire n° 33, mars 1992, pp. 127-138.

6 Cette expression fut plusieurs fois utilisĂ©e par Jules Ferry en 1885 au cours des dĂ©bats parlementaires qui l’opposèrent Ă  Georges Clemenceau Ă  propos de l’affaire de Lang Son et des Ă©vĂ©nements de Madagascar. Voir, notamment, Jean Lacouture et Dominique Chagnollaud, Le DĂ©sempire, Paris, DenoĂ«l, 1993, p. 141 et suiv.

7 Michel Bodin, « Les contacts entre militaires français du corps expĂ©ditionnaire en ExtrĂŞme-Orient et les civils indochinois (1945-1954) Â», Cahiers du Centre d’études d’histoire de la DĂ©fense n° 7, 1998, pp. 103-104.

8 Les observations et citations de cet article touchant aux attitudes des Casques bleus français en Bosnie sont tirĂ©es d’AndrĂ© ThiĂ©blemont, ExpĂ©riences opĂ©rationnelles dans l’armĂ©e de terre. UnitĂ©s de combat en Bosnie (1992-1995), tome II, Paris, Centre d’études en sciences sociales de la DĂ©fense, 2001, pp. 239-252.

9 Il s’agissait d’une vingtaine de confĂ©rences dĂ©livrĂ©es par des officiers qui avaient Ă©tĂ© pour certains Ă  l’épreuve des camps de concentration et de rĂ©Ă©ducation du Vietminh. Cet enseignement mal nommĂ©, car il y Ă©tait peu question d’action, pouvait en fait s’apparenter Ă  une instruction civique. Certes, focalisĂ©es sur la menace de la subversion communiste, ces confĂ©rences analysaient le marxisme-lĂ©ninisme, la guerre subversive et la doctrine de la guerre rĂ©volutionnaire, dissertaient sur les fameuses valeurs occidentales qu’aujourd’hui on appellerait les valeurs rĂ©publicaines : libertĂ©, justice, institutions, bien commun... Pourtant, prĂ©monitoires, elles annonçaient la « dĂ©nationalisation Â», la « dĂ©sacralisation Â» dans nos sociĂ©tĂ©s avancĂ©es, « l’homme moderne seul responsable devant lui-mĂŞme Â», les phĂ©nomènes d’« atomisation sociale qui en dĂ©coulent Â», avec pour consĂ©quence « une forme d’individualisme dans la sociĂ©tĂ© occidentale Â». Une des conclusions de cet enseignement dĂ©bouchait sur la riposte en AlgĂ©rie de la civilisation occidentale : « C’est en AlgĂ©rie qu’aujourd’hui la France et l’armĂ©e en particulier ont Ă  vivre les valeurs de notre civilisation Â», École spĂ©ciale militaire interarmes, Cours d’action psychologique. ConfĂ©rence AP1-A.P23, CoĂ«tquidan, octobre 1959-avril 1960, polycopiĂ©.

10 Voir aussi, Xavier Bougarel, Bosnie. Anatomie d’un conflit, Paris, La DĂ©couverte, 1996, pp. 53-78.

11 Voir AndrĂ© ThiĂ©blemont, « Il n’est pas plutĂ´t revenu qu’il lui faut repartir Â», Inflexions n° 18, « Partir Â», p. 129.

12 Évelyne Desbois, « Vivement la guerre qu’on se tue Â», Terrain n° 19, octobre 1992, pp. 65-80.

13 Évelyne Desbois, art. cit., p. 76 et suiv.

14 Jacques Meyer, La Vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Paris, Hachette, 1966, pp. 267-268.

15 Jesse Glenn Gray, Au combat. RĂ©flexion sur les hommes en guerre, Paris, Tallandier, « Texto Â», 2013, p. 189.

16 Sur le sujet, voir Jean-Charles Jauffret, Soldats en AlgĂ©rie (1954-1962), Paris, Autrement, pp. 261-265.

17 Jean-Pierre Vittori, Nous les appelĂ©s d’AlgĂ©rie. ExpĂ©riences contrastĂ©es des hommes du contingent, Paris, Stock, 1977, pp. 137, 227-228.

18 Milice fondée par Charles Blé Goudé, hostile à la présence française en Côte d’Ivoire et dont le soutien au président Gbagbo était inconditionnel.

19 D’après, Journal de marche… X. Licorne (2004-2005), archives personnelles, et sergent Yohann Douady, D’une guerre Ă  l’autre, Paris, Nimrod, 2012, pp. 61-110.

20 Michel Bodin, art. cit., pp. 108-109.

21 Sur la question des exactions allemandes en 1914, voir John Horne et Alan Ktramer, 1914. Les AtrocitĂ©s allemandes, Paris, Tallandier, 2011, ainsi qu’Aurore François et FrĂ©dĂ©ric Vesentini, « Essai sur l’origine des massacres du mois d’aoĂ»t 1914 Ă  Tamines et Ă  Dinant Â» Cahiers d’histoire du temps n° 7, 2000, pp. 51-82.

22 Sergent Christophe Can Van Tran, Journal d’un soldat français en Afghanistan, Paris, Plon, 2011, pp. 71-72 et 79.

23 Sergent Yohann Douady, op. cit., pp. 346-347.

24 Les correspondances de Roland Dorgelès renvoient un Ă©cho diffĂ©rent. « Toute la nuit, Ă©crit-il le 25 dĂ©cembre 1914, de tranchĂ©es en tranchĂ©es, Français et Allemands ont Ă©changĂ© des chansons, comme des dĂ©fis, sans parler des injures et des pires menaces. Â» Et le 26 dĂ©cembre, il note : « Les nĂ´tres, la veille de NoĂ«l, ont enlevĂ© les tranchĂ©es que les Allemands avaient reprises la nuit-mĂŞme Â». Roland Dorgelès, Je t’écris de la tranchĂ©e, Paris, Albin Michel, pp. 154-155.

25 Louis Barthas, Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, Édition du centenaire/La DĂ©couverte poche, 2013, p. 356.

26 Jacques Meyer, op. cit., p. 269.

27 Sturmabteilung ou Section d’assaut (sa), organisation du Parti national socialiste.

28 Jesse Glenn Gray, op. cit., pp. 187-188

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