N°12 | Le corps guerrier

André Thiéblemont

Faire avec…

Certes, les combattants opèrent aujourd’hui dans des conditions qui sont sans commune mesure avec celles qu’ont connues les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, mĂŞme Ă  une Ă©poque relativement rĂ©cente1. Mais de leur point de vue, cette comparaison avec le passĂ© n’a guère de sens ! C’est au regard de leur prĂ©sent, de la vie policĂ©e et du confort auxquels ils sont accoutumĂ©s en temps normal qu’il faut apprĂ©cier les Ă©preuves mentales et physiques qu’ils peuvent subir sur un champ de guerre.

Dans le cas français, l’organisation du soutien des formations en opĂ©ration a fait des progrès considĂ©rables, particulièrement depuis le milieu des annĂ©es 1990. Pourtant, des combattants peuvent se trouver encore dans un grand dĂ©nuement. Il suffit qu’ils soient en position avancĂ©e : arrivĂ©s les premiers sur un théâtre d’opĂ©rations ou devant tenir plus ou moins durablement un poste isolĂ©. Cet article Ă©voque les rigueurs climatiques qu’ils peuvent endurer dans de telles situations et insiste sur les ingĂ©niositĂ©s d’une petite Ă©conomie combattante qui parvient Ă  tirer de la raretĂ© un relatif confort et surtout, du rĂ©confort2.

  • Pluie, froid, neige et vent !

Comme les paysans, les combattants sont plus souvent dehors que dedans : leur adversaire naturel, c’est le mauvais temps. C’était vrai hier. DĂ©crivant ce qu’endurèrent les poilus, Évelyne Desbois note avec humour : « La guerre fraĂ®che et joyeuse dit-on ; elle est d’autant moins joyeuse qu’elle est plus fraĂ®che3. Â» Le constat vaut pour aujourd’hui, d’autant que n’étant plus accoutumĂ©s Ă  la rudesse de la vie paysanne, les soldats français sont beaucoup plus Ă©prouvĂ©s par les intempĂ©ries que ne l’étaient leurs anciens. En outre, il leur arrive maintenant d’opĂ©rer sous des climats particulièrement rigoureux auxquels leur entraĂ®nement peut difficilement les accoutumer.

Automne 1990 Ă  la frontière irako-saoudienne oĂą stationne la division Daguet4, Ă  la mi-octobre, la tempĂ©rature est de 41 Â°C Ă  l’ombre ! Une tempĂŞte de sable se lève : « On ne voit rien Ă  trente mètres. […] En deux secondes, tout se soulève et tout s’écroule Â», Ă©crit l’adjudant Se. Quinze jours plus tard, une pluie glacĂ©e tombe sur les campements et la tempĂ©rature est de -10 Â°C durant la nuit. C’est un tel climat aux alternances mĂ©tĂ©orologiques brutales que les soldats français de la Force de protection des Nations Unies (forpronu) retrouvèrent dans les Balkans quelques annĂ©es plus tard. Dans la poche de Bihac, durant les Ă©tĂ©s 1993 et 1994, les tempĂ©ratures atteignaient 45 Â°C Ă  l’ombre : « Sous le soleil, avec une tempĂ©rature de 40 Â°C, l’odeur [des cadavres] est atroce Â», Ă©crit le major Re. Et soudain, le dĂ©luge : les ouvertures de piste sous une pluie torrentielle et les positions recouvertes de vingt Ă  trente centimètres d’eau ! Mais lĂ -bas, en Bosnie, au bord de l’Adriatique comme sur le plateau continental, ce fut surtout le froid frĂ©quemment durci par des vents soufflant Ă  plus de cent vingt kilomètres / heure qui Ă©prouva les Casques bleus.

En octobre 1994, au sommet des monts Igman qui surplombent Sarajevo au sud, voici les appelĂ©s volontaires du 7e bataillon de chasseurs alpins au milieu des violents combats que se livrent les belligĂ©rants. Sous la violence du vent, des tentes s’envolent. La pluie s’en mĂŞle : « La boue, la boue et encore la boue ! Â» Le froid et la neige tombent sur la zone le 7 octobre. Le blizzard n’arrange rien. « J’ai passĂ© une nuit très galère de garde dans le vab (vĂ©hicule de l’avant blindĂ©), Ă©crit le sergent Eu. […] La tempĂ©rature est descendue Ă  -17 Â°C pendant la nuit. […] Le vent Ă©tait si fort que le Vab semblait tanguer sur une mer agitĂ©e. Â» La nuit, sous l’abri prĂ©caire de huttes de berger ou de tentes dont les pans sont dĂ©chirĂ©s par le vent, les chasseurs tentent de dormir par des tempĂ©ratures avoisinant -10 Â°C. Ă€ la fin du mois d’octobre, le vent atteint la vitesse de cent cinquante kilomètres / heure au sommet du Bjelasnica, Ă  deux mille mètres d’altitude : « Il est sĂ»r qu’avec une veste large et en Ă©cartant les bras, on peut s’envoler ! Â», Ă©crit le caporal Rei. L’hiver venu, l’enneigement est maximum. Le blizzard forme des congères de trois mètres de haut qui barrent les itinĂ©raires. Une pluie glacĂ©e transforme la neige en Ă©normes blocs de glace.

Faute d’une motorisation adaptĂ©e Ă  cet enneigement, le ravitaillement et les relèves de certains postes isolĂ©s s’effectuent Ă  skis ou en peau de phoque. Le sergent Eu livre l’émouvante image d’une colonne de chasseurs grimpant lourdement vers le sommet du Bjelasnica, portant Ă  dos nourriture, eau, fuel et batteries de transmission. S’y ajoutent les quatorze kilos du gilet pare-balles. « Le sergent porte dans son sac une batterie de trente-cinq kilos, je ne sais pas comment il fait ! Le vent glacĂ© s’acharne Ă  plus de cent trente kilomètres / heure. […] Ne pas s’envoler… Je suis vraiment crevĂ©, Ă©puisé… enfin les derniers mètres. FrigorifiĂ©e, la sentinelle est obligĂ©e de s’attacher pour ne pas tomber du bâtiment. Â» Ă€ la fin du mois de mars 1995, une scène identique se dĂ©roule plus bas, sur la position de Krupac, oĂą « les tempĂ©ratures avoisinent les 15 Â°C en dessous de zĂ©ro la nuit Â». Les cavaliers du lieutenant U, privĂ©s de leurs Ă©quipements de grand froid bloquĂ©s Ă  Zagreb, effectuent la relève de l’un des postes de cette position : deux kilomètres et trois cents mètres de dĂ©nivelĂ© Ă  grimper et descendre plusieurs fois dans quarante centimètres de neige, sans raquettes ni peaux phoque, pour porter lĂ -haut paquetages, rĂ©serves de nourriture, d’eau potable, de gasoil.

Lorsqu’il s’agit d’affronter de telles Ă©preuves climatiques sans Ă©quipements adaptĂ©s, les combattants n’ont guère de solutions. Ici, on subit et Ă  la longue on s’endurcit. Ainsi du caporal Rei, appelĂ© volontaire passĂ© sans transition des douceurs automnales du Bas-DauphinĂ© aux fureurs des hommes et du vent sur les monts Igman. Ses notes quotidiennes rendent compte d’un vĂ©ritable chemin initiatique5. En octobre 1994, sur le sommet du Bjelasnica, subissant le froid, traumatisĂ© par le spectacle de soldats qui se font tuer « pour un petit bout de terrain Â», par les coups de mortier, les rafales de vent ou de mitrailleuses, il « est nase de nase Â», « les nerfs Ă  vif Â», « brisĂ© Â». Puis, dĂ©but novembre, il Ă©crit : « La preuve de mon blindage : vingt-quatre heures sans sommeil avec dix heures de sommeil en deux nuits, tenue tee-shirt et veste de treillis Ă  l’intĂ©rieur du vab, vĂ©ritable frigo avec -5 Â°C Ă  l’extĂ©rieur. Â» Ailleurs, on se retourne vers la famille ou on s’adresse directement Ă  un fournisseur pour, dans un cas comme dans l’autre, se faire livrer par colis ce que l’organisation militaire n’a pas en stock ou ne parvient pas Ă  acheminer. Dans le Golfe, en octobre 1990, l’adjudant Se commande au Vieux Campeur les effets dont les hommes de sa section ont besoin : bonnets de sable, duvets grand froid, vĂŞtements en Goretex. Le Goretex ! Miracle technologique d’un textile qui protège du froid tout en Ă©vacuant la transpiration ! En Bosnie, les troupes françaises n’en Ă©taient pas encore Ă©quipĂ©es Ă  la diffĂ©rence des troupes britanniques qu’elles cĂ´toyaient6 !

  • Carences logistiques et petite entreprise combattante

On le voit Ă  ces quelques notations : la logistique de l’avant a des carences ! Peut-il en ĂŞtre autrement ? A toute Ă©poque, la conception puis l’acquisition ou la fabrication des produits estimĂ©s indispensables Ă  la subsistance des combattants sont soumises Ă  de nombreuses contingences7. Ă€ ces carences structurelles se combinent aujourd’hui les innovations accĂ©lĂ©rĂ©es du progrès technique qui suscitent sans cesse chez les combattants de nouveaux besoins, lesquels varient en outre selon les théâtres d’opĂ©rations, selon les types d’engagement… De la sorte, l’organisation des soutiens des combattants devient un tonneau des DanaĂŻdes : plus elle se perfectionne, plus elle rĂ©pond aux Ă©volutions et aux variations des besoins, plus elle sĂ©crète de nouvelles exigences et plus la moindre de ses carences appelle de nouveaux perfectionnements. Quant Ă  la logistique militaire – qui mobilise et achemine les subsistances estimĂ©es nĂ©cessaires pour un théâtre d’opĂ©rations donnĂ© –, elle reste sujette Ă  toutes sortes d’imperfections et de contraintes8. Aucune logistique, aussi sophistiquĂ©e soit-elle, ne peut irriguer uniformĂ©ment un théâtre d’opĂ©rations. Les biens et services qu’elle achemine sont distribuĂ©s inĂ©galement dans le temps et dans l’espace : les premiers arrivĂ©s sont plus dĂ©munis que ceux qui les relèvent – la logistique pouvant difficilement prĂ©cĂ©der les combattants –, et en raison de l’absence de fluiditĂ© des trafics ou de la rigiditĂ© de certains Ă©quipements collectifs, l’avant est souvent dĂ©pourvu alors que l’arrière est pourvu.

Ces carences de la logistique sont normales. LĂ  oĂą de petits chefs ont de l’anciennetĂ© et de l’expĂ©rience, on sait qu’il faut savoir « faire avec Â» : la « dĂ©merde Â», la « dĂ©brouille Â» ou la « bidouille Â» y sont considĂ©rĂ©es comme des figures imposĂ©es ! Le plus souvent, cela se traduit par des initiatives circonstancielles de chefs, de petits chefs ou de simples combattants. Mais lorsque la mission contraint Ă  devoir durablement subsister dans la raretĂ©, alors s’organise progressivement une « petite entreprise Â» aux bricolages souvent talentueux. Il y faut un patron, petit chef ingĂ©nieux sachant mobiliser autour de lui tout ce qui peut servir le collectif. Il y faut quelques talents, essentiellement ceux du braconnage et de la vie campagnarde, de la ferraille, du bâtiment et du bricolage, ceux du troc et du don de services qui appelle du contre-don, ceux de la cuisine de grand-maman… Cette Ă©conomie combattante n’a pas qu’une fonction pratique : elle crĂ©e des joies au quotidien, elle noue des solidaritĂ©s, des fiertĂ©s et des identitĂ©s et met ainsi de l’huile dans les rouages. En cela, elle est souvent l’une des sources discrètes de bien des prouesses.

  • Quand le bâtiment va, tout va !

Le combattant passe parfois plus de temps Ă  bâtir qu’à combattre9 ! En AlgĂ©rie, « pitonnant Â» au-dessus d’un douar, combien d’appelĂ©s durent eux-mĂŞmes construire leur poste, monter des fortifications de pierre sèche et des murs faits de blocs de « toube Â» ? Aujourd’hui, le cas est moins frĂ©quent, mais il arrive encore que le combattant doive se bâtir un « chez soi Â».

Lorsqu’il s’agit d’ouvrir un théâtre d’opĂ©rations dans un pays dĂ©structurĂ© et ravagĂ© par la guerre ou d’occuper en premier une position avancĂ©e, les bataillons, leurs unitĂ©s (compagnies, escadrons, batteries) et petites unitĂ©s (sections, groupes) sont un peu Ă  l’image de bandes de vagabonds squattant des lieux Ă  l’abandon : friches industrielles, cimetières, immeubles, fermes, masures, auberges ou motels bombardĂ©s, incendiĂ©s, pillĂ©s ; Ă©difices autrefois somptueux et aujourd’hui dĂ©labrĂ©s, explosĂ©s mais tĂ©moignant d’un âge d’or (station thermale du Bokhor au Cambodge, installations olympiques de Sarajevo et des monts Igman).

Parfois, pour les Ă©lĂ©ments les plus avancĂ©s, c’est tout simplement la rase ville, la rase campagne ou la rase forĂŞt. C’est un cas extrĂŞme ! La toile de tente individuelle n’ayant alors que de faibles vertus, il leur faut trouver ou se construire un abri de fortune : hutte de berger, cabane de forestier, « gourbi Â» hâtivement bâti Ă  l’aide de bâches, de planches et de tĂ´les rĂ©cupĂ©rĂ©es dans le voisinage. En Croatie, un groupe de combat de la forpronu qui assurait la protection d’un relais de transmission passa ainsi l’hiver 1992-1993 en pleine forĂŞt dans un gourbi en tĂ´les : « La nuit, les loups s’approchaient des barbelĂ©s, attirĂ©s par les restes. Â» En septembre 1993, sur les monts Igman, les premières grosses pluies eurent vite raison des cabanes prĂ©caires que le groupe de spahis du caporal-chef T avait Ă©difiĂ©es : « En regardant les dĂ©gâts – Ă©crit celui-ci –, je me dis que les choses n’ont pas beaucoup Ă©voluĂ© depuis 1914-1918, pluie, boue, froid. Â» Mais pourvu qu’il y ait quatre murs, que le stationnement soit durable et que la situation tactique s’y prĂŞte, la petite entreprise combattante se mettra en branle. NĂ©cessitĂ© oblige ! Comme dans le bâtiment, la mise « hors d’eau Â» est le premier souci. Avec ou sans compĂ©tences, on charpente et on couvre, on maçonne et on bouche des ouvertures.

Novembre 2004 en CĂ´te d’Ivoire ! Un escadron du rĂ©giment d’infanterie et de chars de marine (ricm) stationne sur le camp militaire de Lomonor, situĂ© Ă  deux cents kilomètres au nord d’Abidjan. Le camp est en ruine. Tout a Ă©tĂ© dĂ©truit, pillĂ©, incendiĂ© ! Deux orages torrentiels ont noyĂ© les dotations de ration et avec la saison des pluies, il devient urgent de mettre hors d’eau les installations. Le gĂ©nie a promis du matĂ©riel, mais rien ne vient. On en rĂ©cupère et on en achète dans le village voisin grâce aux subsides du rĂ©giment. Et tout est reconstruit avec les seules compĂ©tences existantes dans un escadron de combat, jusqu’au circuit Ă©lectrique. « Il y avait trois cabos [caporaux] chefs un peu dĂ©merdards. […] Il y en avait un qui avait amenĂ© sa caisse Ă  outil et en avant quoi ! […] L’un d’entre eux Ă©tait mĂ©cano… Lui, il nous a refait l’électricitĂ©, parce qu’il fallait tout rĂ©parer, tout avait Ă©tĂ© piqué… Il a rebricolĂ© les douches. […] Il a fallu qu’on se dĂ©merde quoi10 ! Â»

Le couvert Ă©tant assurĂ©, on passe Ă  l’amĂ©nagement des intĂ©rieurs. En poste isolĂ©, la prioritĂ©, c’est la cuisine ! La rĂ©cupĂ©ration d’un poĂŞle Ă  bois et de quelques planches y suffira. Viennent ensuite les sanitaires. LĂ  oĂą il n’y a pas de latrines, des cabinets chimiques seront parfois installĂ©s mais pas toujours : il faut alors creuser des feuillĂ©es, comme les anciens11. Le combattant moderne a aujourd’hui des exigences d’hygiène : s’il n’a pas procĂ©dĂ© quotidiennement Ă  de grandes ablutions, il sent qu’il sent mauvais ! Dans les postes isolĂ©s, le bricolage d’une douche s’impose12. Le plus souvent, un fĂ»t de gasoil montĂ© sur pilotis et une pomme d’arrosoir font l’affaire. Mais en cas de basses tempĂ©ratures, certains s’inspirent de la bouilloire Ă©lectrique ! Le courant Ă©lectrique peut ĂŞtre fourni par un groupe Ă©lectrogène. Ă€ dĂ©faut, on rĂ©pare un circuit existant ou on bidouille un branchement sur une ligne locale. Après, il suffit de rĂ©cupĂ©rer une rĂ©sistance de machine Ă  laver dans un voisinage dĂ©vastĂ©, de la brancher et de la plonger dans la cuve ! Le système rĂ©clame quelques prĂ©cautions : il faut couper le courant avant de prendre la douche et surtout le camoufler aux yeux de l’autoritĂ© venue de l’arrière inspecter l’avant !

Encore faut-il disposer de l’eau en relative abondance. Nous touchons par lĂ  Ă  un dĂ©fi auquel doit rĂ©pondre la manĹ“uvre logistique sur les théâtres d’opĂ©rations contemporains. Les besoins qualitatifs et quantitatifs du corps combattant en eau ont considĂ©rablement augmentĂ©, alors que les armĂ©es en opĂ©rations sont de plus en plus confrontĂ©es Ă  la rarĂ©faction ou Ă  la nocivitĂ© de ressources locales en raison de diverses natures de pollution ou de destructions consĂ©cutives Ă  la guerre. Plus particulièrement, l’application des normes de potabilitĂ© nĂ©cessite aujourd’hui un acheminement pĂ©riodique vers les bataillons d’une eau de boisson embouteillĂ©e ou empaquetĂ©e : Ă  raison de besoins variant de deux Ă  cinq litres par homme et par jour, voire plus en fonction des zones gĂ©ographiques, des tempĂ©ratures ou des activitĂ©s, on peut imaginer le flux logistique que cela implique et la vulnĂ©rabilitĂ© du corps combattant qui peut en rĂ©sulter13.

  • De l’extra ordinaire au « repas maison Â»

Dans le domaine alimentaire, la petite entreprise combattante est prestataire de services : elle amĂ©liore l’ordinaire14. Ce terme du langage militaire dĂ©signe Ă  la fois les aliments prĂ©parĂ©s ou non servis aux combattants ou livrĂ©s aux unitĂ©s (repas, vivres frais, rations de combat), le lieu oĂą la troupe prend ses repas (« manger Ă  l’ordinaire Â») et les dispositifs collectifs d’approvisionnement et de cuisson des repas (l’« officier d’ordinaire Â»).

Les normes rĂ©glementĂ©es d’organisation des ordinaires reposent sur une centralisation des approvisionnements au niveau du bataillon et sur l’existence d’un point de cuisson par implantation : bases de bataillon ou bases d’unitĂ©. Dans ce dernier cas, les unitĂ©s s’approvisionnent au bataillon et, le cas Ă©chĂ©ant, elles distribuent vers leurs postes isolĂ©s vivres frais, rations de combat ou repas chauds. Les variations et les transgressions de ces normes sont d’une grande diversitĂ©. Mais partout s’observe une tendance gĂ©nĂ©rale aux motifs variĂ©s : la recherche d’une alimentation extra ordinaire jusqu’à la confection de « repas maison Â».

Le cas le plus courant est celui de petites unitĂ©s en poste isolĂ©. Durablement stationnĂ©es loin d’un service de restauration de bataillon ou d’unitĂ©, elles en reçoivent des vivres frais sans pour autant avoir les moyens matĂ©riels et humains de cuisiner. Elles doivent « faire avec Â» : amĂ©nager un point de cuisson et s’organiser pour prĂ©parer les repas. Ici, chaque combattant prend son tour de cuisine, ce qui donne parfois lieu Ă  des dĂ©sastres ! Ailleurs, c’est un volontaire qui fait office de cuisinier, bien souvent un Antillais ou un RĂ©unionnais aux savoureuses initiatives : gâteaux confectionnĂ©s avec du pain de guerre, brochettes de moineaux ou pâtĂ© de pigeon aux cèpes15. Le fin du fin, c’est le « repas maison Â» exploitant des ressources peu ordinaires : lĂ©gumes rapinĂ©s dans les jardins abandonnĂ©s, offrandes de paysannes dont les hommes sont Ă  la guerre, produits de la pĂŞche, du braconnage, de la cueillette, de trocs (la ration de combat ou le litre de gasoil constituant des unitĂ©s monĂ©taires fortement Ă©valuĂ©es dans une rĂ©gion dĂ©vastĂ©e par la guerre), produits de colis venant enfin de la parentèle et racontant le pays. Toutefois, cette cuisine en poste isolĂ© n’a pas la sĂ©rĂ©nitĂ© de la cuisine familiale. Explosions d’obus ou staccatos d’une mitrailleuse peuvent troubler sa tranquillitĂ©, et soudain, c’est l’alerte rouge, le dĂ©part inattendu en patrouille ! Il faut renoncer Ă  l’omelette aux cèpes qui dĂ©jĂ  frissonne dans la poĂŞle : les rations de combat s’y substitueront.

L’extra ordinaire est aussi recherchĂ© par de petites unitĂ©s en base ou en mouvement qui sont normalement servies ou livrĂ©es en repas chauds par leur bataillon ou par leur unitĂ©. Il suffit que ces repas soient jugĂ©s insuffisants en quantitĂ© ou en qualitĂ©, que les cuisines ou le self-service soient trop Ă©loignĂ©s ou qu’un chef de section estime prĂ©fĂ©rable que les siens s’attablent dans une ambiance « maison Â». Ayant amĂ©nagĂ© un point de cuisson sauvage avec les moyens du bord, on commence par exploiter des opportunitĂ©s d’approvisionnements hors de l’ordinaire (colis, occasions de troc…) ou par accommoder des boĂ®tes de rations. La fonction crĂ©ant l’organe et pour peu que quelques talents se soient rĂ©vĂ©lĂ©s, la petite unitĂ© en vient Ă  organiser sa restauration autour de son point de cuisson. On se retrouve alors dans le cas de figure prĂ©cĂ©dent.

De la sorte, alors que les services de restauration de bataillon peinent Ă  servir des repas qui rĂ©pondent aux besoins caloriques ou aux goĂ»ts du soldat – en raison notamment de ruptures d’approvisionnements â€“, certaines tablĂ©es de petites unitĂ©s en poste isolĂ©, en base et mĂŞme en mouvement offrent des mets dignes d’une gargote auvergnate ou pĂ©rigourdine : soupe Ă  l’oignon, quiche lorraine, omelette aux cèpes, confit de canard aux pommes de terre, gigot de mouton et flageolets, poulet aux lardons, corbeaux Ă  la broche, pâtĂ© de pigeon, brochettes de moineau, truite meunière, crĂŞpes, Ă®les flottantes…

Bien plus, le soldat français Ă©tant bien français, il apprĂ©cie pain frais et viennoiseries au petit matin. Or, lĂ  oĂą l’intervention protège l’humanitaire, les sacs de farine ne manquent pas. Ça et lĂ , une fois reconnu dans les rangs un talent de boulanger, des fours Ă  pain se bâtissent clandestinement et l’aube pointant, voilĂ  pain frais, croissants ou brioches livrĂ©s aux combattants !

  • Apprentissage de la solidaritĂ©

Il serait rĂ©ducteur de considĂ©rer de telles pratiques sous leur seul angle alimentaire. Dans le groupe de combat, dans la section ou dans le peloton comme dans la famille Ă©tendue, le « manger Â» remplit une fonction sociale16 : son caractère extra ordinaire solidifie le corps combattant, participe Ă  sa sociabilitĂ©, Ă  son identification, Ă  sa diffĂ©renciation, Ă  des prestations d’échange. Consciemment ou non, c’est de cela qu’il s’agit lorsque, pĂ©nurie ou non, en poste isolĂ©, en base ou en mouvement, des petits chefs tentent d’enrichir les prestations standardisĂ©es et dĂ©ritualisĂ©es d’un ordinaire de bataillon et d’y substituer un « entre soi Â» convivial.

Ă€ la limite, qu’importe ce qu’il y a dans l’assiette si cela donne lieu Ă  des rĂ©cits ou Ă  quelques pintes de rires, cet ingrĂ©dient dont le combattant ne cesse d’assaisonner son quotidien ! LĂ -bas, dans le Golfe, durant l’automne 1990, les frites « maison Â» dont se rĂ©galent les artilleurs de la section de l’adjudant Se Ă©taient d’autant plus savoureuses que le cuisinier n’avait rien d’autre qu’une pioche pour les tourner : « L’huile bouillante Ă  200 Â°C, ça dĂ©sinfecte ! Â» La prouesse culinaire de l’unitĂ© ou de la petite unitĂ© va parfois de pair avec sa prouesse combattante. Sa geste nourricière Ă  laquelle chacun peut avoir l’occasion de contribuer peut donner Ă  ses membres un sentiment de diffĂ©rence et de fiertĂ© collective. En opĂ©ration, on se reçoit et on y reçoit. S’y vĂ©rifie le vieil adage : « Qui reçoit, reçoit ! Â» La table d’une petite unitĂ© qui, dans la raretĂ©, offre Ă  ses hĂ´tes soupe Ă  l’oignon, Ĺ“ufs en neige ou un alcool Ă  base de fruits infusĂ©s lui vaut une rĂ©putation dont chacun peut se rĂ©clamer et, le cas Ă©chĂ©ant, elle lui procure des contre-dons de produits et de services qui enrichiront son quotidien.

Plus gĂ©nĂ©ralement, qu’il s’agisse du couvert ou du vivre, cette petite Ă©conomie combattante dĂ©brouillarde constitue un apprentissage de cette solidaritĂ© que le combat nĂ©cessite17. Hors de la routine, l’œuvre Ă  rĂ©aliser mobilise ; elle rĂ©vèle disponibilitĂ©s et talents. S’y exprime ce qui ne se perçoit pas en temps ordinaire. Chacun apporte sa pierre Ă  l’édifice, ne serait-ce que prendre un tour de garde Ă  la place du maçon, de l’électricien ou du cuisinier de fortune. Au final, chacun y trouve son compte. Une fois rĂ©alisĂ©e, l’œuvre est emblĂ©matique : elle signale un style qui dĂ©marque l’unitĂ© et la petite unitĂ© de ses voisines.

Ce sujet qui n’est ici qu’effleurĂ© mĂ©riterait plus d’attention. Car cette Ă©conomie du « faire avec Â» constitue une prĂ©vention contre la fragilitĂ© des organisations de soutien aux combattants de plus en plus complexes et sophistiquĂ©es. CuirassĂ©, bardĂ© d’appareils issus de la haute technologie et soutenu par des chaĂ®nes logistiques de plus en plus lourdes, le corps combattant risque d’être vulnĂ©rable si ses rangs sont privĂ©s de ces petits cadres ingĂ©nieux et de ces talents capables de rĂ©agir Ă  des situations de raretĂ©. Sur le champ de guerre, dans le futur comme par le passĂ©, la technique et l’organisation militaire auront leurs dĂ©faillances. D’inĂ©vitables impondĂ©rables mettront toujours des combattants en situation de dĂ©nuement. Autant anticiper les accoutumances qui seront alors nĂ©cessaires. 

1 Sur les conditions de vie des combattants en AlgĂ©rie, voir notamment Jean-Charles Jauffret, Soldats en AlgĂ©rie 1954-1962 (Paris, Autrement, 2000, pp. 218-219) et Jean-Pierre Vittori, Nous, les appelĂ©s d’AlgĂ©rie (Paris, Stock, 1977, pp. 67-89). Des soldats français ont pu mourir de froid en AlgĂ©rie faute d’équipements adaptĂ©s : dans ses carnets de route de lieutenant, le gĂ©nĂ©ral Jean Salvan relate une opĂ©ration dans l’Atlas blidĂ©en en janvier 1958 au cours de laquelle une tornade de neige provoqua trois morts et « une trentaine de bronchites ou de congestions pulmonaires Â» dans les rangs de son rĂ©giment (Jean Salvan, Les Carnets de route d’un jeune lieutenant, Archives du shat Fonds privĂ©s).

2 L’article est tirĂ© en grande partie de AndrĂ© ThiĂ©blemont, ExpĂ©riences opĂ©rationnelles dans l’armĂ©e de Terre-UnitĂ©s de combat en Bosnie (1992-1995), Paris, Les Documents du c2sd n° 42, novembre 2001, 3 tomes.

3 Évelyne Desbois, « La Sentinelle avancĂ©e Â», Autrement-Odeurs, septembre 1987, pp. 45-50, p. 46.

4 Pour ce qui suit, voir AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit., tome II, pp. 19-28. Le nom des militaires dont les Ă©crits ou les paroles furent citĂ©s dans cet ouvrage Ă©tait codĂ©. Ce codage est conservĂ© ici.

5 Cf. AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit., tome II, pp. 95-98.

6 Ce qui fit l’objet d’une caricature rĂ©alisĂ©e par un lĂ©gionnaire du 2e rĂ©giment Ă©tranger d’infanterie reprĂ©sentant un lĂ©gionnaire frigorifiĂ©, la mine dĂ©faite, s’adressant Ă  un soldat britannique chaudement couvert et rĂ©joui : « Nous avons les traditions Â» dĂ©clare le lĂ©gionnaire ; « Et nous les Goretex Â», lui rĂ©pond le Britannique ! Dans AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit., tome III, p. 29.

7 État des techniques et des produits accessibles sur le marché, ressources financières disponibles, mœurs de l’époque (si l’on pense à la question délicate que pose aujourd’hui la sexualité des combattants), capacités des diverses organisations militaires qui pourvoient aux subsistances des troupes en campagne (commissariat de l’armée de terre, service du matériel, génie, assistance sociale aux armées)…

8 Absence d’anticipation, appréciation superficielle du terrain d’engagement et de ses contraintes, règles bureaucratiques, insuffisance ou inadaptation des moyens de transport, relief et météorologie, situations tactiques inattendues faisant obstacles aux mouvements logistiques…

9 Ce qui suit est dĂ©veloppĂ© dans AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit., tome II, pp. 29-43.

10 D’après le journal de marche du lieutenant L et les entretiens rĂ©alisĂ©s le 18 aoĂ»t 2005 Ă  Poitiers avec l’adjudant B et le sergent-chef H.

11 Il y a deux techniques. Pour un faible effectif et pour une courte durée de stationnement, on creuse des trous individuels cylindriques, étroits et profonds. Pour un plus gros effectif, une tranchée d’une dizaine de mètres de longueur est nécessaire – elle aussi étroite et profonde – sur laquelle seront posées des planches, deux à deux. Dans l’un ou l’autre cas, on recouvre l’excavation lorsqu’un certain niveau d’excréments est atteint.

12 Depuis la fin des annĂ©es 1990, les unitĂ©s en opĂ©rations extĂ©rieures disposent d’un ensemble de matĂ©riels de campagne ou « module 150 Â», dont des douches collectives. Cet ensemble adaptĂ© pour cent cinquante personnes comprend : une laverie, une douche de campagne, une roulante tractĂ©e, deux frigidaires de 1,5 m3, des cabines sanitaires, des bacs souples pour le stockage des eaux de lavage ou de cuisine, un lot de tentes collectives. Mais, sauf cas exceptionnel, ces matĂ©riels ne peuvent Ă©quiper les postes isolĂ©s Ă  trop faible effectif.

13 Sur cette question, voir SĂ©bastien Genin Lomier et al., « Approvisionnement en eau sur les théâtres d’opĂ©rations. ExpĂ©rience au Kosovo Â», MĂ©decine et armĂ©es, 2004, vol. 32, no 5, pp. 427-434 et AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit., tome II, pp. 60-73.

14 Le sujet est dĂ©veloppĂ© dans AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit. tome II, p. 44-59.

15 « Assembler quatre planches pour en faire un cadre. Avec du câble de tĂ©lĂ©phone de campagne grillager le cadre de façon Ă  bâtir un piège qui s’abat sur les pigeons quand ils viennent picorer dessous. Plumer le pigeon ainsi capturĂ© et le faire revenir avec des oignons. Faire revenir des cèpes Ă  cĂ´tĂ©. Mettre le tout dans une cocotte minute de fortune : deux gamelles assemblĂ©es et soudĂ©es par un mĂ©lange de farine et d’eau pour assurer l’étanchĂ©itĂ©. Mettre au feu. Quand ça saute, c’est cuit ! Â» (Extrait du carnet de route du lieutenant CR, citĂ© par AndrĂ© ThiĂ©blemont, op. cit., tome II, p. 52).

16 Cf. Claude Rivière, Les Rites profanes, Paris, puf, 1999, pp. 189-218.

17 Cette capacitĂ© Ă  faire beaucoup avec pas grand-chose s’applique aussi au « bidouillage Â» des moyens d’une mission lorsque ceux-ci sont inadaptĂ©s ou font dĂ©faut. Voir AndrĂ© ThiĂ©blemont, « UnitĂ©s de combat en Bosnie (1992-1995) : la tactique destructurĂ©e, la dĂ©brouille, le ludique Â», Les champs de Mars n° 12, II/2002, pp. 87-123.

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