Le fil Inflexions

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N°16 | Que sont les héros devenus ?

André Thiéblemont

Éditorial

Dans bien des domaines, la vie et l’action des armées peuvent être considérées comme un précipité de ce qui se passe dans la société civile. Questionner le militaire, c’est donc aussi s’interroger sur la société tout entière. Abordant le statut du héros dans nos sociétés avancées, ce numéro d’Inflexions illustre le propos.

Aujourd’hui, le combattant n’a de reconnaissance publique que s’il est martyr. Naguère, l’héroïsme du poilu fut célébré. Il est devenu en quelques décennies la victime d’un « affreux carnage ». Au Liban comme en Bosnie, on ne reconnut le soldat qu’en tant qu’il était sacrifié sur l’autel de la paix. Les morts au combat en Afghanistan sont aujourd’hui scrupuleusement décomptés, honorés, décorés de la Légion d’honneur. Mais nul ne cite ni ne récite les actes héroïques que, là-bas, les vivants accomplissent.

Tout se passe « comme si combattre était devenu honteux », observe Michel Goya au terme d’une analyse originale sur ce qu’il nomme les « héros permanents » : une petite minorité de combattants aux capacités hors du commun capables de réaliser « plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de fois » des faits d’armes exceptionnels. Mettant en question le silence de nos sociétés sur l’héroïque guerrier, il s’interroge : une armée, une société peuvent-elles se passer de reconnaître de tels hommes d’exception ?

Son interrogation rejoint nombre d’analyses qui, plus généralement, constatent combien notre époque valorise le statut de victime et marginalise la geste héroïque1. Comme le notent Odile Faliu et Marc Tourret dans le catalogue de l’exposition « Héros » présenté par la bnf en 2007, notre temps qui sacralise les victimes « conduit à ostraciser les héros »2.

Mais qu’entendre par cette notion de héros ? Ne faut-il pas faire une distinction entre l’héroïsme et le héros ? Et ne subsiste-t-il pas aujourd’hui des espaces où se cultive encore la geste épique ? C’est autour de ces interrogations que ce numéro d’Inflexions a été composé.

D’entrée de jeu, Dominique Schnapper et Monique Castillo nous attirent vers une conception exigeante, transcendante d’un modèle de héros dont elles déplorent la disparition sur l’horizon de nos démocraties, un être d’exception capable d’un dépassement de soi, animé par une mystique, par un idéal, par une volonté d’agir.

Dominique Schnapper part de l’idée de « transcendance républicaine » qui « autorise à parler d’un « héroïsme » ou, du moins, d’un quasi-héroïsme pour désigner l’action de s’arracher aux particularités historiques de notre condition » au profit de « la communauté des citoyens ». Les dérives des principes démocratiques subvertissent ce modèle : la « démocratie providentielle » sépare les individus en ne cessant de susciter de nouvelles revendications de droits particuliers ; conduisant au « repli sur soi », elle risque de saper la solidarité des citoyens.

Monique Castillo reprend l’argument. Elle le développe en puisant dans la pensée de Bergson et de Péguy. Le « héros bergsonien », c’est cet homme dont l’« expérience limite » opère une rupture entre la « morale close » des contraintes et devoirs que créent les « cercles de la solidarité (familles, clans, nations) », et une « morale ouverte » qui s’affranchit du particulier pour ouvrir d’autres horizons du possible. C’est dans ce dépassement du moi et de nous particuliers que réside « le propre de l’humain » ! Et pour Péguy, la république fut fondée et portée par des hommes animés par une mystique qui mobilisait leur énergie au-delà de leurs conditions particulières. Elle n’existerait pas si elle n’avait pas été « préparée par un siècle […] du plus authentique héroïsme ».

Dans la critique que Péguy porte sur son temps, celui d’une république où « la politique a dévoré la mystique », Monique Castillo perçoit une anticipation de l’époque « posthéroïque » que nous vivons, celle de la désacralisation des mythes, celle de l’épanouissement individuel dressé contre toutes les contraintes, celle du « temps désenchanté du désenchantement » ! Elle cite cette formule : « La mystique républicaine, c’était quand on mourait pour la république ; la politique républicaine, c’est à présent qu’on en vit. » Comme une nostalgie !

En plongeant dans la contribution de Monique Castillo, on songera à cette antienne de la rhétorique militaire : l’« esprit de sacrifice » ! « Question redoutable », note François Lagrange, tant il faut se garder du décalage entre ce qu’on en dit et ce qui se ressent sur le terrain, entre ce qui se perçoit d’en haut et ce qui s’éprouve en bas. Son article s’appuie sur une recherche documentaire pour appréhender le sens de cette notion avant et durant la Grande Guerre. Au début du xxe siècle, généraux et penseurs militaires perçoivent le sacrifice absolu « comme allant (presque) de soi ». Dans les tranchées, en revanche, le sacrifice, ce sont plus prosaïquement la séparation d’avec les siens, « les rudes conditions de la vie, le seul risque de blessure et de mort ». Mais pour qui, pour quoi se bat-on ? L’interrogation vaut pour la période contemporaine ! Les poilus écrivent combattre pour « leur famille, leurs proches » mais aussi pour la victoire. Car, à la longue, « trop de sacrifice, sans résultat, tue le sacrifice » !

Pour revenir au propos central, quelles circonstances pourraient faire ressurgir aujourd’hui un héroïsme authentique comme celui de Louis-Nathaniel Rossel, officier français et communard, fusillé en 1871 à vingt-sept ans pour n’avoir considéré qu’un seul horizon : celui de la lutte contre l’envahisseur allemand ? Henri Paris nous conte ici ce que fut son élan, au-delà des « cercles de ses solidarités », et son échec ! Bref et tragique parcours d’un jeune officier, déserteur du médiocre : « Ma peau au bout de mes idées ! »

Ce titre d’un ouvrage de Pierre Sergent nous rappelle un temps pas si lointain où notre histoire tourmentée accoucha d’hommes qui refusèrent le reniement et sacrifièrent leur vie, leur famille ou leur statut social à la cause qu’ils croyaient juste. Fictifs ou réels, ces hommes meublent l’œuvre littéraire et cinématographique de Pierre Schoendoerffer, lui qui (de mémoire) faisait dire à l’un de ses personnages : « Il n’y a que trois vrais métiers pour un homme : roi, poète ou capitaine. » L’article de Yann Andruétan analysant certains de ses films en vient à poser une question d’actualité : « Que devient le guerrier lorsque les objectifs ne sont plus de vaincre et que la politique ou la justice s’en mêlent ? » Le sens de l’œuvre de Schoendoerffer est sans équivoque. Le soldat peut se renier, suivre la règle commune. Mais pour l’authentique guerrier, « ce choix lui est impossible. Il ne lui reste que l’exil ou la mort ». Et comme en résonance avec la conception du héros chez Bergson, Yann Andruétan ajoute : « Le guerrier de Schoendoerffer est au-delà de la morale, son éthique est autre. » Le héros, c’est celui qui « accomplit jusqu’à son complet achèvement sa vocation d’homme », écrit Monique Castillo. Alors, vient à l’esprit la parabole évangélique autour de laquelle s’organise la trame dramatique du Crabe Tambour : « Qu’as-tu fait de ton talent ? »

Mais faut-il que le destin du héros soit toujours tragique ? « Il ne fait pas bon être héros et vivant », répond Patrick Clervoy dans ce numéro : « Celui qui reçoit le statut de héros devient, quoi qu’il fasse, un exclu. » L’argument s’appuie sur quelques cas de figure d’un passé lointain ou d’une actualité plus ou moins récente. Il montre que les trompettes de la renommée qu’honnissait Brassens font du héros vivant « un objet donné aux autres, au pouvoir qui l’utilise et aux foules qui le consomment ».

« Le temps des héros est passé, les Modernes n’en veulent plus », affirme encore Monique Castillo. Mais « qu’est-ce qu’un héros ? », lui rétorque Marc Tourret. Présentant « les grandes ruptures dans l’histoire de l’héroïsme en Occident », il conclut lui aussi sur « le lent mouvement de sacralisation de la victime […], quand le héros, a contrario, plonge dans l’anonymat ». Pourtant, son regard critique d’historien invite à ne pas confondre les faits et leurs représentations, l’histoire et la mémoire, l’héroïsme et le héros : « Tous les individus courageux ne sont pas devenus des héros. » Ceux-ci sont le produit d’une « fabrique héroïque » que nourrit et qui nourrit un imaginaire collectif à une époque donnée : en cela, le héros est « un marqueur politique, idéologique, culturel des sociétés qui le construisent ». Et de conclure en avançant que « la suspicion qui pèse sur nos héros depuis une cinquantaine d’années » n’est jamais que le reflet du « déclin des valeurs patriarcales et autoritaires au profit de vertus plus démocratiques, féministes et pacifistes ».

Marc Tourret ouvre ainsi une autre problématique : celle de la fabrique des héros, et de ses conditions socioculturelles et politiques. L’article du colonel François Goguenheim, officier des troupes de marine, lui fait écho : le héros, « reflet du temps et expression des cultures », est à « géométrie variable ». Selon les époques, son héroïsme « ne répond pas aux mêmes critères ». Aujourd’hui, le discours « manifestement brouillé » qu’une « opinion occidentale facilement pusillanime » oblige à tenir, le refus de donner à « l’adversaire le statut d’ennemi » comme « l’obligation morale d’éviter toute perte humaine » conduisent à rendre étrangère à notre armée la figure d’un héros épique confondue avec celle du « guerrier absolu ». Un modèle héroïque moderne, « complexe, riche » s’y substituerait, dans lequel une capacité de maîtrise des instincts et des passions coexisterait avec des images de « chevauchées épiques », avec celles tragiques des combats sacrificiels de Bazeilles, de Camerone ou de Sidi Brahim. François Goguenheim suggère ainsi une sorte de progrès dans les représentations héroïques, un progrès qui déboucherait sur un « héros moderne », pacifié, qui aurait « gagné en épaisseur, en dimension humaine » !

De son côté, Jean-Clément Martin offre une belle illustration de la « fabrication des héros » : il analyse celle que la Révolution française a suscitée. Il note combien cette entreprise d’héroïsation a été à l’époque déterminée par de profondes mutations « alliant un changement de sensibilité, un poids accru de l’État et des pratiques nouvelles de formation de l’esprit public ». Bien plus, à travers ce cas d’école, il montre que la fabrication des héros ne va pas sans une conjoncture où « attentes collectives et mobilisations politiques » convergent. Pas d’héroïsation possible sans la rencontre entre une offre et une demande sociale et culturelle !

À chaque époque, on aurait donc affaire à un marché de l’offre et de la demande de héros ! Aujourd’hui, sur ce marché, l’offre des armées est pauvre, alors que leurs ressources d’héroïsmes ne font pas défaut et que, peut-être, demeurent dans notre vieux pays des aspirations à l’épique. C’est en synthèse le sens de ma contribution à ce numéro. J’emprunte à Odile Faliu et Marc Tourret leur modèle d’analyse sur les processus de construction du héros, et la décline sur les conflits du siècle dernier. J’insiste sur l’obscurité dans laquelle ont été maintenus les actes héroïques de nos soldats depuis quelques décennies, alors que la visibilité et l’audience du militaire dans l’espace national ne cessaient de régresser. Dans la conjoncture actuelle d’un rapport plus ou moins distancié des armées avec leur environnement civil, une entreprise d’héroïsation du métier des armes devient plus que jamais nécessaire. Tout un appareil de production actualisant la geste héroïque du soldat est à réinventer et à susciter. « Il y faut de l’imagination, des talents, de la durée. Et non quelques coups médiatiques ! »

Cela suppose de questionner la demande d’épopée guerrière ou tragique. N’est-elle pas latente, occultée ? N’existe-t-il pas en milieu militaire – et probablement aussi en milieu civil – des espaces où, contre l’air du temps, se bricole l’héroïsation de personnages épiques ou tragiques du passé récent. Le cas des noms choisis pour baptiser les promotions d’élèves officiers depuis le début du xxe siècle est probant. Les articles de Xavier Boniface, de Claude Weber et de ses coauteurs en traitent. S’agissant des saint-cyriens, on constate que jusqu’au milieu du siècle passé, les noms de promotion ont évoqué « des événements exceptionnels, des moments de la vie quotidienne de l’école ou la politique internationale de la France. Les figures héroïques sont rares » (Weber et alii). Elles apparaissent significativement à partir des années 1950. Encore qu’il ne s’agisse que de personnages déjà entrés dans la légende nationale et/ou militaire (Franchet d’Espèrey, Jeanpierre, Danjou…), le commandement et le ministère imposant un nom (de Gaulle) ou le choisissant parmi ceux proposés par les élèves.

À partir du milieu des années 1970, des noms d’officiers inconnus du public, et même de la plupart des militaires (Darthenay, Hamacek, Cathelineau…), sont proposés par les élèves et retenus. Or cette tendance semble se systématiser depuis le début du nouveau siècle. Elle s’observe également – certes dans une moindre mesure – chez les élèves du recrutement interne de l’École militaire interarmes3. Raffali, Brunbourck, Beaumont, Segrétain, de Loisy, Francoville, de Cacqueray chez les saint-cyriens ; Coignet, Biancamaria, de Ferrières, Gueguen, Delcourt, de La Batie, Florès, Déodat de Puy-Montbrun chez les élèves du recrutement interne : pour la plupart, des noms d’officiers tués en Indochine, en Algérie, au Liban ou décédés récemment, sans doute peu connus des lecteurs de cette revue ! Ainsi, par le bouche à oreille ou par la fouille documentaire, les élèves officiers sélectionnent des soldats dont les faits d’armes, parfois les carrières hors normes (de Cacqueray, Francoville) correspondent à leurs aspirations. Ils réclament leur parrainage ; ils portent leur nom. Ils élèvent à une certaine postérité des personnages dont sans eux le destin exceptionnel serait resté plus ou moins obscur.

Ce numéro d’Inflexions laisse peut-être bien des interrogations ouvertes. Notamment, plutôt tourné vers le passé, il met trop peu l’accent sur des bravoures contemporaines que nul récit n’héroïse durablement. Reflet sans doute d’une société ou d’une armée, qui comme nous l’avons noté avec Michel Goya, ne sait plus, ne veut plus aujourd’hui fabriquer du héros autre que pacifique. « Un tel comportement est illusoire, voire inquiétant – écrivent Odile Faliu et Marc Tourret à propos de l’ostracisme qui pèse aujourd’hui sur le héros épique –, dans la mesure où une société, trop rationalisée et aseptisée, évacuant la violence et la mort, évoque les univers totalitaires. […] Dans cette ardeur [du héros], cette folie parfois, résident l’excès, le dépassement, la part d’ombre… et l’histoire de l’imaginaire nous montre qu’assumer les héros, c’est accepter l’homme dans ses rêves, comme dans ses cauchemars4. »

1 Voir, notamment, Dominique Schnapper, La Démocratie providentielle, Paris, Gallimard, « nrf », 2002, p. 66 ; Jean-Pierre Le Goff, La France morcelée, Paris, Gallimard, « Folio actuel », 2008, pp. 93-95 ; Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2007, p. 176 et suiv., p. 326 et suiv.

2 Odile Faliu, Marc Tourret, « Le Héros de demain », Héros, d’Achille à Zidane, catalogue de l’exposition « Héros », Paris, bnf, 2007, en ligne : http://classes.bnf.fr/heros/arret/06.htm.

3 Dès la création de l’école au début des années 1960, leurs choix se portaient parfois sur des personnages inconnus de la grande histoire ou des Livres d’or.

4 Odile Faliu, Marc Tourret, op. cit.