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N°24 | L’autorité en question / Obéir-désobéir

André Thiéblemont

Éditorial

Dans les années 1970, des mouvements anti-autoritaires touchaient l’ensemble de la société française, y compris l’armée : l’autorité du maître et la gifle du père étaient mises en question au nom de l’épanouissement de l’enfant, des pédagogies nouvelles exigeaient des jeunes cadres militaires qu’ils soient des animateurs plutôt que des instructeurs et des transmetteurs de savoirs Depuis une ou deux décennies, ces idéologies marquent le pas. Partout s’exprime une demande d’autorité : d’abord celle des maîtres et des parents avant celle de l’État face à l’incivilité, à la petite délinquance, aux violences de la rue ou aux atteintes à la laïcité1. Devant les effets ravageurs de sa vacuité, voici l’autorité, ou plutôt son principe, perçue aujourd’hui comme nécessaire et légitime. Pour autant, sa restauration, enjeu de l’ordre social, est loin d’être acquise, tant sont battus en brèche les sens de la verticalité et de la durée qui en sont les conditions. C’est du moins la lecture en filigrane qui peut être faite des textes que publie ce numéro d’Inflexions.

La nature de l’autorité, ses fondements et ses sources de légitimité y sont questionnés, directement ou non. Comme le notent Armel Huet et Jean-Claude Quentel, l’autorité suppose un « surcroît », une valeur accordée à l’Autre, indépendante de son pouvoir. Dans sa Psychanalyse du guerrier, Claude Barrois observait que la plus grande force d’un chef réside dans sa dualité : « Il donne l’impression d’être à la fois au-dessus des autres et comme les autres2. » L’autorité se noue et se joue donc dans un rapport d’inégalité qui renvoie à la verticalité de toute structure sociale. Elle ne vient ni d’en bas ni d’à côté ; elle vient d’en haut ! Elle « est incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un processus d’argumentation », observe Hannah Arendt : « Face à l’ordre égalitaire de la persuasion se tient l’ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique3. » Peut-il alors exister une autorité qui n’impose pas, ne s’impose pas ou n’en impose pas ? Et Michel Goya de faire surgir au travers du personnage du maréchal de Lattre l’idée d’« hommes à forte gravité » qui forcent le cours des choses.

Parmi les sources qui nourrissent et légitiment l’autorité, une pose aujourd’hui problème : la durée, celle qui découle de la tradition ou de la continuité institutionnelle, celle que fabriquent la filiation et « le cycle de transfert entre générations » dont Patrick Laclémence constate le déficit parmi des enfants d’immigrés en errance et déshérence, celle encore que procurent l’expérience et l’ancienneté – ainsi de ces sous-officiers ou de ces caporaux-chefs qui, ayant commencé « tout-petits », comme ils disent, ont gravi tous les grades et font autorité sur les jeunes cadres « frais émoulus de l’école ».

Comment alors restaurer de l’autorité sans retrouver le sens de la durée et de la continuité ? Là où il y a rupture de la transmission entre les générations, là où il y a rupture avec « le père social », comment installer l’autorité des représentants de l’État afin de lutter contre des violences endémiques, questionne Patrick Laclémence ? Et, « pour ne pas conclure », la force n’étant pas sa solution, il se demande si la transmission des valeurs et la reconnaissance de l’autorité qui en découle ne passeraient pas par l’affectif ou par le « lien fraternel ». C’est sur cette dimension affective, « compassionnelle », que Pierre-Henry Tavoillot insiste pour asseoir une forme d’« autorité contemporaine » en voie de se reconstruire autour du triptyque « compétence », « charisme », « compassion ». Se référant à saint Augustin, il postule que « le défi contemporain » serait de parvenir à une « autorité de service » par laquelle ceux qui commandent sont les serviteurs de ceux qu’ils commandent. L’autorité fait alors « grandir à la fois celui qui l’exerce et celui qui s’y soumet ».

Ce défi n’est pas nouveau. À la fin du xixe siècle, la pensée militaire fut prolixe, réfléchissant à une pédagogie militaire et à une nouvelle pratique de l’autorité qui puissent « dresser » le conscrit tout à la fois à l’autonomie et à l’obéissance pour en faire un soldat citoyen « autonome et docile »4. François Cochet évoque dans ce numéro ce que fut cette réflexion novatrice qui entendait faire du soldat « un être responsable et non une machine à obéir ». L’officier devenait un éducateur, un entraîneur, instaurant avec ses hommes une relation de confiance. « Utopie généreuse », comme l’écrira le maréchal Lyautey dans Le Rôle social de l’officier auquel François Cochet fait bien sûr référence : « La cordialité les ouvre [les soldats], la brusquerie les referme. Ils aiment qui les aiment. » Depuis cette époque, et tout particulièrement depuis les années 1970, pas de discours sur le commandement qui ne fasse référence à ce texte fondateur, qui n’exhorte les chefs à faire preuve de « sollicitude » ou de « mansuétude », à « susciter l’adhésion », ou qui ne fasse la part belle à la « fraternité », censée travailler le rapport hiérarchique5.

Mais comment nouer ce lien fraternel autrement que dans l’expérience partagée et dans la durée ? Ainsi, quelle que soit l’approche qui puisse être faite de l’autorité, on bute sur deux conditions qui sont indispensables à sa reconnaissance : le sens du vertical structurant le social et celui de la durée. Didier Sicard, traitant de l’autorité scientifique et médicale, nous y renvoie. « L’autorité a pour compagne le temps », écrit-il, et la voilà mise en cause par la « dictature du temps présent, surinvesti, hypertrophié », par le « présentisme » ! Son regard critique insiste sur les bricolages de la connaissance, sur une autorité démocratisée, parcellisée, atomisée, aplanie dans l’expertise ou dans ses délégations « à des structures communautaires, des groupes de pression, des associations militantes ».

Jean-Pierre Le Goff, qui s’interroge sur les évolutions des modèles d’autorité dans l’entreprise, lui fait écho. Dans le management moderne, il pointe « l’impossible héritage de Mai-68 », cette « exigence d’autonomie » individuelle qui met en question « toute relation dissymétrique entre les individus » et se vit dans « une temporalité courte » : pas d’aliénation, donc libérons-nous de l’héritage ! Carpe diem ! Cela débouche sur un paradoxe : l’individu « sommé d’être autonome […] doit se conformer à des normes » qu’il est censé avoir intériorisées, puisqu’il est censé être autonome.

Faut-il alors établir un rapprochement entre cette analyse de Jean-Pierre Le Goff et la vision nationale d’une « obéissance légitime » que fait surgir Philippe d’Iribarne, en la situant au regard de ce qui prévaut dans les contextes culturels germaniques ou anglo-saxons : « Chacun, et on a là un trait particulièrement français, s’estime compétent pour juger souverainement du cas de figure où il se trouve, jauger ses supérieurs, évaluer chaque situation […] en se fondant sur sa propre expertise et sa propre vision du bien », décrit-il.

Des interrogations tarauderont peut-être le lecteur. Qu’en est-il aujourd’hui de ces « hommes à forte gravité », du sens collectif et de cette verticalité que suppose l’autorité, alors que, comme l’observait Dominique Schnapper dans La Démocratie providentielle, notre « modernité politique » ne cesse de secréter des tensions entre « la nécessité d’institutions collectives contraignantes légitimes » (la famille, l’école, l’État) et l’« autonomie de l’individu proclamé souverain » qu’elle entend favoriser6 ? Comment installer le sens de la durée si nécessaire à la reconnaissance de l’autorité, là où les hommes, suspendus à l’instant du téléphone portable, vivent dans le hic et nunc, nourrissant leur malaise existentiel de gadgets qui ne cessent d’accélérer le temps ? Sans doute en éduquant et rééduquant partout, dans la cité, à l’école, dans l’entreprise, à l’armée… Ce qui supposerait de savoir jouer partout d’autorités grandes ou petites, souvent discrètes et dépourvues de pouvoirs, qui résistent aux bouleversements du temps.

1 En 2005, 84 % des personnes interrogées par l’institut csa étaient d’avis que l’autorité devait avoir une place plus importante à l’école, 74 % dans la famille, 55 % dans les rapports entre l’État et les citoyens et 44 % dans l’entreprise (sondage csa pour Enjeux. Les Échos réalisé par téléphone le 21 décembre 2005). En 2013, 86 % des Français sondés par l’institut ipsos estiment que « l’autorité est une valeur trop souvent critiquée » (sondage ipsos, France 2013 : les nouvelles fractures, réalisé du 9 au 15 janvier 2013 pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le cevipof).

2 Claude Barrois, Psychanalyse du guerrier, Paris, Hachette, 1993, p. 235.

3 Hannah Arendt, La Crise de la culture, Paris, Gallimard, « Folio », 1995, p. 123.

4 Sur les logiques qui ont sous-tendu cette conception nouvelle du « dressage militaire » à la fin du xixe siècle, voir le remarquable ouvrage d’Alain Ehrenberg, Le Corps militaire, politique et pédagogie en démocratie, Paris, Aubier, 1983.

5 Voir notamment le dernier opuscule produit sur le commandement par l’armée de terre, L’Exercice du commandement dans l’armée de terre. Commandement et fraternité (Paris, état-major de l’armée de terre, septembre 2003, pp. 4 et 38), qui énonce l’impératif d’un « exercice d’un commandement respectueux de la dignité de l’homme, seul à même d’entraîner l’adhésion, de créer la fraternité d’armes » ou encore « la mansuétude » et « la compréhension de leurs chefs » auxquels ont droit les soldats.

6 Dominique Schnapper, La Démocratie providentielle, Paris, Gallimard, 2002, p. 24.