N°28 | L'ennemi

Patrick Clervoy

Les drones ou la disparition de l’ennemi ?

Jusqu’à la fin du xxe siècle, les choses Ă©taient simples. Il y avait d’un cĂ´tĂ© nos alliĂ©s, et de l’autre l’ennemi et ses forces. Les choses se sont compliquĂ©es dans la dernière dĂ©cennie. Et aujourd’hui, l’ennemi est en train de disparaĂ®tre. L’observation des nouveaux champs de bataille amène Ă  ce constat. On n’y voit plus l’ennemi. Et ce qui surgit Ă  l’endroit de cette disparition est flou. Cela entraĂ®ne une transformation du combattant moderne vers quelque chose de tout aussi flou et inquiĂ©tant.

  • « Blue on blue »

Bagdad, septembre 2003. La scène se passe dans un camp de l’armĂ©e amĂ©ricaine. Une jeune recrue prend la garde. Le sergent donne les consignes. Elles sont simples :

« â€” Dès que tu vois un ennemi, tu l’abats.

Le soldat est perplexe :

— Sergent, comment puis-je reconnaĂ®tre qu’une personne est ennemie ?

Le sergent rĂ©pète :

— Dès que tu vois un ennemi, tu l’abats.

Le soldat, dont le trouble s’accentue :

— Sergent, je suis nouveau, je n’ai pas de formation pour savoir comment reconnaĂ®tre une personne ennemie. Comment puis-je reconnaĂ®tre qu’une personne est ennemie ?

Le sergent contourne la question et rĂ©pète la consigne :

— Tout ce qui ressemble Ă  un ennemi, tu l’abats1. Â»

Sur les théâtres d’opérations contemporains, surtout depuis le conflit en Afghanistan et la seconde intervention en Irak, les adversaires se dissimulent tantôt au milieu de la foule, tantôt sous les uniformes des alliés. Un homme à l’allure de berger, un passant, une silhouette de femme voilée peuvent cacher un tireur ou une bombe humaine. Le soldat ne peut plus discerner dans la masse qui est son allié, qui est neutre et qui est son ennemi. Les Anglo-Saxons nomment cette indistinction de la menace blue on blue.

Ce court Ă©change tirĂ© d’un tĂ©moignage illustre une consĂ©quence liĂ©e Ă  cette situation : le combattant occidental est poussĂ© Ă  une confusion ; il est amenĂ© Ă  confondre « ressembler Ă  un ennemi Â» et « ĂŞtre un ennemi Â» ; il assimile une coĂŻncidence (la ressemblance) Ă  un statut (l’assertion que c’est un individu hostile). C’est ainsi que l’ennemi tel qu’il pouvait se prĂ©senter dans les conflits classiques a disparu. Ce qui faisait son identitĂ© s’est effacĂ©. Et, en Ă©cho, celle du combattant, sa lĂ©gitimitĂ© et son Ă©thique sont aujourd’hui bousculĂ©es.

On peut établir un lien dynamique entre cet évanouissement de l’identité de l’ennemi et les nouvelles technologies de la guerre. Les drones en sont l’exemple extrême. Le combattant n’est plus sur le terrain. Il reste à sa base et traite une image sur un écran. Là-bas, l’insurgé est tué sans avoir rencontré l’adversaire. Les drones ont complètement décalé les paramètres de la guerre. Il n’y a plus d’affrontement. Il n’y a pas de combat et pourtant c’est une guerre.

  • Un changement de paradigme

Décembre 2013. Sur la base aérienne de Niamey, en bordure de l’aéroport, les drones français, les Harfangs, sont stationnés sur une dalle en béton. Quelques mètres plus loin, derrière le grillage opaque du détachement de l’us Air Force, on devine la silhouette d’un drone américain. Un Reaper, le faucheur, la mort en marche. L’emplacement voisin, vide, indique que le second drone est en vol. Loin de sa base, invisible dans le ciel, au-delà de l’horizon, il patrouille. Furtivement, il surveille et traque sa cible. Un vol de routine qui peut durer seize heures.

Ces engins sont tĂ©lĂ©guidĂ©s par des hommes en tenue de vol mais qui ne volent pas, installĂ©s Ă  plusieurs milliers de kilomètres, au sol, dans des abris climatisĂ©s. LĂ , des dizaines d’écrans affichent images et informations : la cartographie du vol, les paramètres de navigation, les plans larges des zones survolĂ©es et les agrandissements des zones urbaines oĂą on peut suivre les dĂ©placements des individus. Un zoom plus serrĂ© permet de deviner ce que font ces derniers et la forme de ce qu’ils tiennent Ă  la main. Mais ce ne sont que des images. Rien n’est sĂ»r. Un objet qui a la forme d’une arme n’en est pas nĂ©cessairement une. Et quand bien mĂŞme ce serait une arme, la transporter n’est ni le signe d’un combat imminent ni la preuve que son possesseur est un combattant. Et des hommes groupĂ©s ne le sont pas forcĂ©ment dans un but guerrier. Aux États-Unis, par exemple, le port d’une arme fait partie des libertĂ©s fondamentales. Un droit qui n’a jamais Ă©tĂ© restreint malgrĂ© les fusillades survenant rĂ©gulièrement dans les rues ou dans les Ă©coles. Chaque citoyen peut porter une arme sans ĂŞtre dĂ©signĂ© comme un ennemi. Les États-Unis ne sont pas en guerre contre le Pakistan ou le YĂ©men. Mais lorsque leurs drones survolent ces rĂ©gions et dĂ©tectent des hommes porteurs d’armes autour d’une zone d’intĂ©rĂŞt amĂ©ricaine, ceux-ci sont dĂ©clarĂ©s ennemis et abattus. Ce qui est libertĂ© chez les uns est devenu, Ă  l’autre bout de la planète, peine de mort.

  • Le combat par camĂ©ra

20 fĂ©vrier 2010. Depuis la base de Creech, dans le Nevada, un pilote et un opĂ©rateur contrĂ´lent un drone qui vole au-dessus de l’Uruzgan, une rĂ©gion montagneuse au sud-ouest de Kaboul, en Afghanistan. Ils sont supervisĂ©s par un contrĂ´leur et un analyste d’images. Ă€ quelques centaines de kilomètres, dans un bureau situĂ© Ă  Okaloosa, en Floride, en liaison radio permanente avec eux, d’autres analystes partagent les mĂŞmes images sur leurs Ă©crans. Au mĂŞme moment, Ă  plus basse altitude, un avion de combat au sol et des hĂ©licoptères d’attaque sont Ă©galement en mission.

Le drone Ă©volue Ă  huit mille mètres d’altitude, invisible et silencieux dans le ciel encore obscur. Il suit depuis plus de quatre heures trois vĂ©hicules qui avancent sur un mauvais chemin et se dirigent vers une zone oĂą ont Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©s des soldats amĂ©ricains. Un des conducteurs a fait des appels de phares ; cela le rend suspect. Avec ses capteurs infrarouges, le drone distingue des silhouettes dessinĂ©es comme en plein jour. Mais malgrĂ© la sophistication du système, les images sont floues et, de temps en temps, la liaison vidĂ©o est interrompue. Leur analyse donne vingt et un passagers, des hommes classĂ©s mam : Military-Aged Male.

« â€” Que peut bien faire une vingtaine d’hommes qui se regroupent Ă  cinq heures du matin ?

— Il n’y a qu’une seule raison possible : c’est parce que nous avons placĂ© des forces dans le coin. […]

— Ils sont en train de prier.

— Ils prĂ©parent un mauvais coup. Â»

La confusion opère immĂ©diatement : tout homme en âge d’être un soldat et qui fait route vers une position oĂą patrouillent des forces amĂ©ricaines est prĂ©sumĂ© hostile.

« â€” Regarde si tu peux zoomer un peu sur ce gars. Est-ce que c’est un fusil ?

— Est-ce que c’est un fusil lĂ  ?

— Peut-ĂŞtre juste une tâche chaude lĂ  oĂą il Ă©tait assis ; je ne peux pas vraiment dire, mais ça ressemble…

— J’espérais qu’on puisse repérer une arme.

— Ne te fais pas de soucis. […]

— Je pense que ce mec a un fusil !

— Je pense aussi.

— Ce camion ferait une belle cible !

— Ouais. Â»

Le pilote annonce qu’un analyste de Floride a distingué un ou plusieurs enfants.

— « OĂą ça ?

— Je ne crois pas qu’ils aient un gamin à cette heure-ci.

— Bon, peut-ĂŞtre un adolescent, mais je n’ai rien vu d’aussi petit. Â»

Entretemps les services de renseignement sur le terrain ont interceptĂ© des appels tĂ©lĂ©phoniques passĂ©s depuis des portables et qui laissent supposer que des talibans sont en liaison avec un chef de haut rang. La suspicion se renforce : les hommes observĂ©s sont des combattants qui prĂ©parent une action d’envergure contre les AmĂ©ricains.

« â€” Quand ils disent des enfants, ce sont des bĂ©bĂ©s ou des adolescents ?

— Ce sont des adolescents.

— Ouais, ben à douze ou treize ans, ça peut déjà se battre.

— Prends une arme et t’es un combattant. C’est comme ça que ça marche. Â»

Le convoi suspect passe Ă  moins de deux kilomètres des troupes amĂ©ricaines, puis opère un virage et s’éloigne. Il est maintenant Ă  quinze kilomètres. Les analystes pensent qu’il tente de contourner les forces pour les attaquer sur le flanc. Au sol, les soldats, vers lesquels convergent toutes ces informations, indiquent Ă  la radio « identification positive Â» : ils estiment qu’ils ont affaire Ă  des ennemis. ImmĂ©diatement, les hĂ©licoptères attaquent et le drone envoie son missile. Les trois vĂ©hicules sont dĂ©truits. Quinze passagers sont morts, treize sont blessĂ©s. L’enquĂŞte diligentĂ©e par le commandement montrera qu’il s’agissait en fait d’un groupe de marchands, de femmes et d’enfants, qui se rendaient Ă  la ville, les uns pour se ravitailler, les autres pour aller Ă  l’école. Le pilote et le contrĂ´leur concluent, peu après :

« â€” On pouvait pas savoir.

— Non, on ne pouvait pas2! Â»

  • Qu’apportent les drones ?

Entre 2001 et 2013, les ong ont comptĂ© près de cinq mille personnes tuĂ©es par des drones dans le monde. Les mĂ©dias indĂ©pendants, les mĂ©dias amĂ©ricains d’opposition Ă  la guerre et les mĂ©dias protaliban ont insistĂ© sur les images des enfants victimes de ces attaques. Au-delĂ  des polĂ©miques, le constat est, qu’aujourd’hui, n’importe qui peut ĂŞtre attaquĂ© par un drone, n’importe oĂą et n’importe quand. De façon concomitante, le combattant n’est physiquement plus engagĂ©, l’ennemi a disparu mais il est en mĂŞme temps partout. Qu’est-ce qui a changĂ© ?

Il n’y a plus de combat. La guerre est remplacée par une chasse sans chasseur sur le terrain. Le drone est l’équivalent d’un piège déclenché à distance en fonction de ce que restituent ses capteurs hypersensibles. L’acte est préventif. C’est une destruction avant l’affrontement. L’option tactique est celle d’un évitement de l’engagement. Le guerrier occidental esquive la rencontre. L’insurgé se masque. Ainsi disparaît-il. Et on voit bien qu’il s’agit de deux disparitions concomitantes où la seconde pourrait être la réponse à la première.

Hormis les cas des attaques dites ciblĂ©es, il n’y a pas d’ennemi prĂ©cis. La personne hostile est un gibier que l’observation de terrain a progressivement permis de repĂ©rer. Elle change de nom au fur et Ă  mesure que le processus opĂ©rationnel avance. Elle est « adulte en âge de combattre Â», puis « suspect Â», puis « prĂ©sumĂ©e menaçante Â», avant d’être « identifiĂ©e positive Â» et dĂ©signĂ©e comme cible. Le système d’arme est pointĂ© vers l’image classĂ©e « hostile Â», qui peut ĂŞtre Ă©liminĂ©e sans qu’elle puisse adopter une posture de combat ou de dĂ©fense.

Il n’y a plus de guerrier. Le système d’arme est sans chair, sans rythme biologique. Le drone a des yeux qui voient tout, jour et nuit, des yeux qui distinguent une forme à huit kilomètres de distance, des yeux qui ne se ferment jamais. Dans l’action, nul n’a tremblé. À ce jour, il n’a jamais été indiqué qu’un opérateur de drone fût épuisé, stressé ou traumatisé. Il fait les trois huit et dort tranquillement tous les soirs chez lui. Il est encore militaire, mais demain il pourrait tout aussi bien être civil. Il n’a pas à prêter serment de donner sa vie pour protéger son pays. Il n’a jamais été en danger. Cela change radicalement sa posture et son engagement moral. Le remords ne l’atteint pas. Le deuil non plus. Il n’a pas à pleurer ses camarades tombés au combat près de lui.

  • Ă€ ĂŞtre invisible, l’ennemi est-il partout ?

Il n’y a plus non plus de champ de bataille. Les cibles sont partout, dans les villes et les campagnes : une place, une rue, un immeuble, une maison, une voiture. Au lendemain de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001, Ă  New York, des foules ont joyeusement et bruyamment manifestĂ© leur liesse Ă  Bagdad, au Caire, Ă  Ramallah, Ă  Tripoli, Ă  Sanaa… Fallait-il dĂ©signer ces foules comme ennemies ? Le prĂ©sident des États-Unis, George W. Bush, l’a fait en dĂ©clarant que tous ceux qui n’étaient pas avec les AmĂ©ricains Ă©taient contre eux. Nul ne s’était alors avisĂ© de la portĂ©e de cette dĂ©claration. Aujourd’hui, les AmĂ©ricains emploient des drones armĂ©s au Pakistan et au YĂ©men. Les Anglais les ont utilisĂ©s en Afghanistan. Les IsraĂ©liens en font usage dans la bande de Gaza. Les Chinois et les Iraniens sont prĂŞts Ă  s’en servir.

Avec les drones armĂ©s sont apparus des systèmes d’arme qui bouleversent les repères de la guerre. Les efforts des lois et des conventions de la guerre, ceux des règlements internationaux ont toujours visĂ© Ă  circonscrire le mal, Ă  identifier l’ennemi qui l’incarne et Ă  dĂ©limiter les moyens pour le combattre. Avec ces nouveaux systèmes d’arme et leurs protocoles d’emploi, ces limites ont cĂ©dĂ© d’un coup. Tout est devenu flou et dispersĂ©. Ă€ combattre ainsi le terrorisme, n’en sommes-nous pas venus Ă  l’incarner nous-mĂŞmes ? Sommes-nous devenus, sans l’avoir bien encore rĂ©alisĂ©, le spectre de ce que nous nommions l’ennemi ? Ce n’est pas une interrogation, c’est une inquiĂ©tude.

1 Témoignage d’un soldat, Ghosts of Abu Ghraïb, hbo Documentary Film, 2007.

2 Transcription d’une attaque de drone Ă  partir des dossiers rendus publics par le dĂ©partement amĂ©ricain de la DĂ©fense et citĂ©s dans l’article de David S Cloud, « Anatomy of an Afghan War Tragedy Â», Los Angeles Times, 10 avril 2011.

De la culpabilitĂ© Ă  la dangero... | J. Barry